dimanche 20 mai 2012

De l'urbanisme à Kigali

Lors de mes récentes pérégrinations sur Facebook, je suis tombé sur une photo qui a pas mal tourné dans mes contacts de Kigali, représentant l'évolution urbaine de la ville en une dizaine d'années. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le changement est impressionnant. Voyez vous-mêmes :


Impressionné par l'évolution, et afin de contribuer à mon échelle à déconstruire l'image négative du Rwanda en occident, j'ai à mon tour partagé l'image en commentant "good job Rwanda". Deux réactions m'ont donné envie de poster un billet sur l'urbanisation à marche forcée que les autorités impriment à Kigali. La première vient d'Alex, un ami Français depuis rentré au pays et qui faisait son service civique au comité national olympique rwandais : "question débat : est-ce forcément signe de good job?". La seconde vient de Mirko, un consultant italo-français passé par Kigali pour une mission d'un peu plus de deux mois : "je préfère la photo d'en bas : la grande tour a des magasins type Apple store qui vend des ipods à 260 dollars au lieu de 100, mais surtout un magazin style 'habitat' qui vend des assiettes pour la cuisine à 21 dollars pièce ! Il y avait de la poussière sur ces assiettes car personne ne les a achetées depuis 2011". En deux commentaires, le débat était lancé : est-ce qu'on ne met pas un peu la charrue avant les boeufs en dotant la ville de telles structures ? Le Rwanda est-il prêt à s'engager vers une économie basée sur la consommation de masse telle que celle que l'on connaît en Occident ?

Deux questions qui mettent en avant les deux piliers sur lesquels le Rwanda a décidé de fonder son développement (le tout est vulgairement schématisé et ne doit pas éclipser les réalisations du pays dans d'autres secteurs) : une ville vitrine, Kigali, dont le rayonnement bénéficiera in fine au territoire entier ; et une croissance exponentielle du secteur privé qui agira comme véritable moteur de la croissance, en substitution de l'aide publique au développement qui donne peu de marge de manœuvre au pays (faible efficience économique, comptes à rendre aux bailleurs, etc.). 

Je vais laisser de côté le développement du secteur privé et discuter le premier axe : l'urbanisation de Kigali et ses alentours. Plusieurs éléments ont rendu indispensable une réflexion à ce sujet : presque 1 million d'habitants dans la capitale rwandaise ; une croissance démographique assez élevée qui laisse augurer d'une rapide augmentation de la population ; un territoire grand comme la Bretagne et une pression démographique forte ; une volonté de faire de Kigali un hub des services et de la finance pour l'Afrique de l'Est. 

L'aménagement de la capitale doit donc d'une part répondre à une contrainte démographique (comment loger, à l'avenir, une population croissante sur un territoire limité ?), et doit d'autre part transposer dans la réalité une vision stratégique (comment transformer une ville de taille moyenne et aux infrastructures originellement pauvres en un centre financier de référence pour la région ?). De la réflexion menée par les autorités locales a accouché un "urban master plan" qui fixe les grandes lignes du développement de la ville. A quoi est-ce que cela ressemble ? Ben tout simplement à ça :



Dubaï a du souci à se faire... A mon sens, il s'agit cela dit plus d'une vision vers laquelle tendre que d'un objectif à atteindre à tout prix. J'ai eu l'occasion, en août dernier, lors de l'exposition de la Fédération du Secteur Privé, de discuter avec un type qui gérait le stand présentant le master plan. Ses réponses plus qu'aléatoires (pas grand chose sur les financements, pas plus sur les constructeurs, rien sur les projections en termes d'année de fin des travaux...) ont largement confirmé mon scepticisme quant à ce plan. En témoigne le statut quo en ce qui concerne la construction du convention centre de Kigali, qui devrait ressembler à ça :


Joli édifice hein ? Sauf que lors de mon arrivée en janvier 2011 le chantier était déjà commencé, et que depuis il a peu ou prou avancé. "La faute à la crise", m'a-t-on dit, "les caisses sont vides et les travaux suspendus". Possible... 

Mais au-delà des réserves quant aux ambitions démesurées de la ville, c'est la forme qui est sujette à question. A l'heure actuelle, les vallées de Kigali sont occupées par des industries implantées depuis un moment, ou par un habitat qui s'apparente à des bidonvilles (très petites habitations entassées les unes contre les autres, pas d'aménagement pour l'évacuation des eaux usées, accès à l'eau et à l'électricité limité, etc.). Or ce sont ces vallées mêmes qui doivent être réinvesties : l'expropriation des habitants qui les peuplent est inéluctable. Comme à chaque fois qu'un Etat décide de la construction de nouvelles infrastructures, me direz-vous. Sauf que, normalement, certains garde-fous imposent de respecter des procédures qui garantissent un minimum de protection aux expropriés. Allez parler de ces procédures aux habitants du quartier de Kimicanga, à deux pas de chez moi, qui ont eu deux semaines pour déguerpir et se trouver un toit ailleurs... 

Destruction d'une maison à Kimicanga

Comme d'habitude, ce sont les pauvres qui trinquent. Mais cette fois, ils ne sont pas seuls. Lors de mon retour à Kigali en octobre, j'ai été surpris de constater que nombre d'établissements (restaurants, bars, clubs) avaient dû mettre clé sous la porte pour non respect des standards du plan d'urbanisme. Pour certains, leur unique faute était de se trouver dans un quartier voué à devenir exclusivement résidentiel. Pour d'autres, c'est une cuisine trop petite ou des toilettes mal placées qui scellaient leur sort. Au titre des établissements fermés, on peut citer les regrettés Shokola (à Kiyovu,) Papyrus (Kimihurura), Quelque Part (Nyarutarama), et j'en passe. J'ai l'impression qu'on sacrifie l'âme de certains quartiers sur l'autel du sacro saint développement.

Plus récemment, c'est le Ishyo Arts Center (dont j'avais précédemment parlé, et qui a d'ailleurs pris une tout autre dimension depuis mon article, pour le plus grand plaisir des amateurs de culture à Kigali) qui a failli se faire expulser. Voici les explications qu'on m'a fournies : le centre est situé sur un complexe (partagé avec le restaurant/bar/club Shooters et le Goethe Institut) possédé par l'Etat. Ce dernier a reçu une offre d'un investisseur pour construire un centre commercial. Quand on voit dans quel quartier se trouve ce complexe, on a du mal à imaginer un tel édifice y sortir de terre... 10 jours avant la date effective de l'expropriation, Ishyo a rendu la nouvelle publique. Grâce à une forte mobilisation des visiteurs du centre, les autorités ont accordé un délai supplémentaire pour la recherche de nouveaux locaux dignes de ce nom. Outre le peu de temps octroyé aux expropriés, c'est ici l'absence criante de considération de l'art et la culture comme parties constituantes d'une cité qui étonne et énerve. 

Dernier exemple : afin de sécuriser la ville et dans une optique de formalisation de l'économie, il a été décidé d'interdire les ventes dans la rue. Alors que dans les villes des pays alentours on peut facilement se procurer un peu de tout et surtout de n'importe quoi, les rues du centre-ville de Kigali ne proposent pas grand chose d'autres que du crédit pour son téléphone. La démarche est compréhensible, mais la manière laisse là encore à désirer. Je passe sur le traitement réservé aux vendeurs de rues, qui sont embarqués et dépossédés de leurs marchandises... Un marché couvert vient d'ouvrir ses portes en centre ville, permettant aux anciens vendeurs de rue d'avoir un stand fixe. C'est bien. Mais il semblerait que la dimension "prix" ait été oubliée par les autorités : qui dit marché couvert et stand fixe dit taxe à payer par les vendeurs, répercussion à la hausse sur les prix, et vie chère. Je viens de recevoir 4 amis du Burundi pour le week end, ils hallucinent un peu quand ils regardent les prix affichés sur les étiquettes... Malheureusement, cet élément donne raison à Mirko qui disait que les assiettes vendues 21 dollars pièce étaient couvertes de poussière car n'intéressaient pas grand monde. Si une classe moyenne est réellement en train de voir le jour à Kigali, c'est à celle-ci qu'il faut s'adresser et proposer des biens de consommation à leur portée. Importer un style occidental (ipod, décoration type Ikea) dans un pays où 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté ne va pas contribuer à réduire les disparités de classes et à tirer le pays vers le haut. 

Je reviens donc à la question qui m'a conduit à rédiger ce post : est-ce qu'on n'est pas en train de mettre la charrue avant les boeufs ? La réponse doit s'inscrire dans le contexte très particulier du Rwanda, où la volonté de changement est affichée partout, en premier lieu par le président lui-même, mais où les chemins à emprunter sont parfois mal fléchés. Il est louable de vouloir aller de l'avant pour sortir le pays de la pauvreté : reste à faire en sorte que les avancées soient cohérentes et que les fruits soient équitablement redistribués. A court terme, il est vrai que toutes les franges de la population ne bénéficieront pas de ces brusques avancées de la même façon, ce qui créera certainement des frustrations. A moyen terme, il faudra veiller à ce que la population soit étroitement associée à la prise de décision, soupape qui permettra de décompresser un peu en cas de mécontentement des moins favorisés. 



1 commentaire:

  1. Bonsoir, j'ai un devoir à faire sur Kigali, est-ce possible de prendre contact pour que je puisse m'avancer dans mon devoir et donc de l'enrichir

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