mardi 17 septembre 2013

Ce que disent les résultats des élections législatives rwandaises

Ce lundi 16 septembre, environ 6 millions de Rwandais étaient appelés aux urnes pour désigner leurs représentants au sein du Parlement. Sans surprise, une première estimation - suite au dépouillement d'environ 75% des bulletins - donne le Front Patriotique Rwandais, le parti du président Paul Kagame, vainqueur avec plus des 3/4 des votes. Cette écrasante victoire va permettre au gouvernement de poursuivre la politique qu'il mène depuis maintenant presque 20 ans : redressement du pays, lutte contre la corruption, développement du secteur privé, etc. Alors que les commentateurs ont d'emblée posé le débat en des termes assez manichéens du genre "est-ce une bonne chose pour le pays, ou pas", il me semble que la question doit être élargie et que ces élections sont une excellente opportunité de revenir sur le fonctionnement global de la vie politique rwandaise.

FPR VS reste du monde personne

53 sièges étaient en jeu dans le cadre des élections d'hier, à se partager entre les partis recueillant plus de 5% des suffrages. Ces partis étaient les suivants :

- La coalition menée par le FPR, qui comprend aussi le Parti Démocrate Centriste (PDC), le Parti du Progrès et de la Concorde (PPC), le Parti Socialiste Rwandais (PSR), et le Parti Démocrate Idéal (PDI). 
- Le Parti Social Démocrate (PSD)
- Le Parti Libéral (PL)
- Le Parti Social Imberakuri (PS-Imberakuri)
- Quatre candidats indépendants

Les résultats furent sans appel : alors que la coalition du FPR rafflait 76.07% des votes, le PSD obtenait 13.01%, le PL 9.38%, et le PS Imberakuri 0.56%. Les quatre candidats indépendants réalisaient des scores marginaux respectifs de 0.42%, 0.36%, 0.32% et 0.15%. Pour un pays très souvent pointé du doigt pour son absence d'opposition politique, il semblerait, à la lumière de ces résultats, que les choses changent ! Mais regardons-y d'un peu plus près... Le PSD a pour chef de file Vincent Biruta, ministre de l'Education d'un gouvernement dirigé par le FPR, pendant que le leader du PL n'est autre que Protais Mitali, ministre des Sports et de la Culture dudit gouvernement. On est légitimement en droit de douter de l'indépendance de deux leaders de partis d'opposition appartenant en fait à un gouvernement dirigé par le parti contre lequel ils concourent...
Mieux, le PS Imberakuri a depuis sa création en 2008 connu une existence plutôt chaotique : arrestation d'opposants pour des manifestations "non autorisées", leader (Bernard Ntaganda) emprisonné et faisant face à des accusations de divisionnisme entre autres, phagocytage par le gouvernement, etc. Autant dire qu'il n'a pas été en d'excellentes dispositions pour pleinement jouer son rôle d'opposant.
Ne restent que nos quatre candidats indépendants. Dans un pays où des candidats ne peuvent compter sur des médias de masse pour se faire entendre, concourir sans l'appui de l'appareil d'un parti est un défi aussi immense que les résultats obtenus sont faibles. On a vu meilleure caution démocratique. 
Enfin, que dire des absents ? Victoire Ingabire, présidente des Forces Démocratiques Unies, purge actuellement une peine de prison de 8 ans prononcée suite à un procès faisant état de soutien aux Forces Démocratiques et de Libération du Rwanda (FLDR), groupe terroriste basé à l'Est de la République Démocratique du Congo, créé par d'anciens génocidaires et qui continue de déstabiliser la région. Son parti n'est même pas enregistré au Rwanda. Le Parti Démocrate Vert, dont le vice-président avait été retrouvé décapité à la veille des élections présidentielles de 2010, est finalement parvenu à obtenir sa reconnaissance par les pouvoirs publics... il y a un mois. Soit une période bien trop courte pour présenter des candidats à une élection nationale de telle ampleur. 

Si l'on refait les comptes, le FPR et ses alliés totalisent en fait plus de 98% des voix, ne laissant aucune marge de manœuvre à une opposition en conséquence inexistante. 

Une élection "dans le calme"

L'occidental que je suis a pour habitude de voir sur son écran de télévision multitude de reportages tournés dans des pays africains chahutés suite à des élections - Côte d'Ivoire, Kenya, Zimbabwe pour ne citer qu'eux. Aujourd'hui, ce qui ressort, c'est que ces élections se sont déroulées dans le calme et la sérénité. Des observateurs internationaux appartenant à différentes institutions étaient présents : EAC, COMESA, Union Africaine, Union Européenne, etc. A ma connaissance, aucun dysfonctionnement n'a été relayé. En revanche, une attaque à la grenade a eu lieu au marché de Kicukiro, un quartier périphérique de Kigali, coûtant la vie à une personne. La police a arrêté trois suspects dont on ne connait ni la provenance (FDLR ? autre groupe d'opposition ?) ni la motivation (déstabilisation du pays ? individus payés par un gouvernement qui agite le chiffon rouge justifiant sa fermeté à l'égard de toute opposition ?). Mais dans l'ensemble, aucun trouble n'est venu perturber le déroulement de l'élection.

Qui élit-on au juste ?

80 sièges sont à pourvoir. Mais ils ne seront pas distribués selon un mode d'élection unique. 53 sièges sont attribués aux représentants de partis politiques : le vote a eu lieu ce lundi 16. Aujourd'hui, mardi 17, un collège électoral précis est appeler à se déplacer de nouveau pour donner leur billet à 24 femmes, et un autre vote aura lieu demain qui désignera deux représentants de la jeunesse et un handicapé. Les Rwandais ont l'habitude de dire qu'ils ont l'un des Parlements du monde - si ce n'est le numéro 1 - où la parité est la mieux respectée. Dans ces conditions, on peut aisément comprendre pourquoi... 
Quelles sont les implications d'une telle répartition ? Comme partout, les députés sont les émanations de la volonté nationale et doivent parler au nom des électeurs. Ils sont élus sur la base d'un programme - ou, plutôt, sur la base du programme de leur parti. Si 3 différents votes doivent amener à élire 3 catégories d'individus qui pourtant devront se prononcer sur 1 texte à la fois, il me semble que l'on risque de perdre en cohérence et que la voix de l'électeur - ou plutôt de la traçabilité de son vote - se retrouve diluée. Si la discrimination positive à l'égard des femmes, des jeunes ou des personnes handicapées relève du bon sens, elle doit se faire en amont (lors de l'élaboration des listes de candidats) et non pas en aval, via une multiplication des suffrages. La segmentation de la représentation nationale ne saurait être justifiée, 3 votes sont je crois un frein à la bonne représentation de la volonté nationale.

Le FPR, craint, aimé, ou les deux ?

D'un côté, le paysage politique est occupé dans sa quasi totalité par le Front Patriotique Rwandais et ne donne pas sa chance à l'opposition. De l'autre, on a vu que les élections s'étaient déroulées dans d'excellentes conditions et qu'aucune fraude ni malversation n'avait (pour le moment) été à déplorer. Qu'en déduire ? Que la population soutient le parti au pouvoir et se complaît dans cette configuration ? Ou que le FPR exerce une pression telle que les électeurs sont résignés à voter pour lui ? Là encore, et comme j'ai eu l'occasion de le préciser à plusieurs reprises, là où la science politique est capable de produire des explications et des modèles parlant dans nombre de situations, le cas du Rwanda est bien spécifique et nécessite qu'on y réfléchisse à deux fois.

Historiquement, le pays est connu pour sa pratique centralisée du pouvoir, et pour la "docilité" de sa population, son respect des règles édictées par les gouvernants. Comme le disait un ami rwandais, cela s'est particulièrement manifesté pendant le génocide : "on leur a dit de tuer des Tutsis, ils l'ont fait". Jean Hartzfeld, dans sa succession d'ouvrages sur le génocide, relate le cas d'un individu horrifié par les massacres qui a d'abord empêché ses congénères de tuer, est allé s'enquérir de la situation auprès des autorités, puis est revenu dans son village en faisant passer le mot "les autorités nous donnent l'ordre de tuer, au travail". Il ne s'agit là que d'exemples, et loin de moi l'idée de réduire les résultats d'une élection à un trait de société, qui plus est discutable. Néanmoins ce souci du respect de la règle peut, au moins partiellement, expliquer le peu d'entrain pour venir discuter le leadership exercé par le FPR sur la scène politique rwandaise. 

Ensuite, le génocide a eu lieu il y a 19 ans seulement, c'est-à-dire à peine hier. Ces trois mois dans les tréfonds de l'enfer n'ont pas fait que marquer le pays : ils sont un moment fondateur, la fin d'une ère et l'ouverture d'une nouvelle période. C'est du moins l'impulsion que le FPR cherche à donner au pays. 2012 a été, pour nombre de pays africains, l'année de la célébration du cinquantenaire des indépendances. Au Rwanda, l'indépendance a en fait marqué l'arrivée au pouvoir des Hutus et le début d'une ère de persécution des Tutsis qui a connu son apogée en 1994. On est loin du symbole de libération fêté ailleurs sur le continent. 2012 n'a donc pas été l'année du faste, de la célébration des héros, des pères de l'indépendance ; elle a été l'occasion de rappeler que la fin de la tutelle coloniale n'a été qu'un faux départ et que c'est le FPR, en mettant fin au génocide en 1994, qui a véritablement permis au Rwanda de s'émanciper, de se construire et de devenir ce qu'il est aujourd'hui. Ce que le Rwanda a réussi, il le doit au FPR, et à personne d'autre. En conséquence, l'Etat est incarné par et dans le parti. Dans l'imaginaire collectif, il est difficile de se représenter le pays en dehors de cette entité ; élire des députés du FPR, ce n'est ni plus ni moins que poursuivre la reconstruction d'une nation qui se relève de ses cendres. En élire d'autres, c'est prendre le risque de tout remettre en cause et d'effectuer un formidable retour en arrière.

Enfin, et il faut le reconnaître, de nombreux indicateurs de développement au Rwanda sont au vert. La récente 3e EICV (Enquête Intégrale sur les Conditions de Vie), ou Integrated Household Living Conditions Survey a mis en exergue de très bons résultats en termes de lutte contre la pauvreté puisque ce sont pas moins d'un million de Rwandais qui sont passé au-dessus du seuil de pauvreté en l'espace de 5 ans. La lutte contre la corruption ainsi que le développement du secteur privé a permis au pays de se classer parmi les leaders africains du classement "Doing Business" de la Banque Mondiale. Les Rwandais jouissent d'une paix et d'une stabilité alors qu'ils s'entre-tuaient il y a encore peu. Tous ces éléments jouent incontestablement en faveur du FPR, qui est l'artisan principal du redressement d'un pays qui repart de zéro. Un ami me le disant récemment : "je vais voter pour le FPR. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas, mais si on met tout dans la balance, le côté positif l'emporte".

Ces "beaucoup de choses qui ne vont pas" justement... Il y en a, bien sûr. Sur le plan extérieur d'abord. Depuis maintenant plus d'un an, le Rwanda est accusé par la communauté internationale de soutenir une rébellion armée à l'Est de la République Démocratique du Congo, rébellion composée majoritairement de Tutsis congolais qui ont quitté les rangs de l'armée suite au non respect d'un accord signé avec le président de la RDC, Joseph Kabila. Ce mouvement, du nom de M23, mène donc des combats contre l'armée régulière congolaise, elle-même soutenue par des troupes des Nations Unies. Il est parvenu à faire tomber Goma, ville principale de cette région du Congo, en novembre 2012, et a forcé le gouvernement de Kinshasa à s'asseoir à la table des négociations. Les preuves de soutien du M23 par le Rwanda (pour de multiples raisons que je tenterai d'aborder prochainement) se faisant de plus en plus accablantes, des sanctions économiques sont tombées et de nombreux bailleurs de fonds se sont décidés sinon à couper les robinets de l'aide internationale, au moins à rediscuter son utilisation. S'en est suivie une surenchère de mauvaise foi et de cynisme de la part des officiels rwandais, et on a pu sentir une multiplication des tensions dans le pays entre les inconditionnels du FPR et ceux, de plus en plus nombreux, suspicieux à l'égard d'une politique qu'ils désapprouvent.

Sur le plan intérieur ensuite : si des efforts ont été consentis sur des éléments souvent placés sous le feu des critiques (c'est le cas de la loi punissant la propagation de l'idéologie sur le génocide, dénoncée comme un moyen de réduire toute dissidence au silence), il n'en reste pas moins que les atteintes répétées aux droits de l'Homme ainsi que l'absence de libertés publiques sont autant d'obstacles que le FPR ne semble pas pressé de lever. Les arrestations et détentions arbitraires continuent d'être monnaie courante - mon proche entourage y a été confronté récemment. Le maintien de cette chape de plomb ne permet pas le développement d'une opinion publique libre, saine, capable de peser dans le débat et de participer activement à l'élaboration ainsi qu'au contrôle des politiques publiques. Le problème aujourd'hui est que toute tentative de participation au débat public ou toute critique - pourtant légitime - est vue comme une tentative de déstabilisation. La décision est confisquée par une catégorie de la population et il est particulièrement délicat de tenter de surmonter cette barrière. 

Ni amour ni rejet, mais plutôt une sorte d'admiration pour un parti qui a fait beaucoup pour le pays et auquel on doit respect et fidélité. Tout questionnement à son sujet est immédiatement vécu comme une remise en cause de l'autorité du FPR, d'aucuns parlant même de trahison. Il est compréhensible que la passion qui caractérise la relation entre la population et le parti soit parfois source de tensions, tensions qui nécessitent une plus grande ouverture pour être canalisée sans débordement. A cet égard, la victoire du FPR hier ne laisse a priori présager aucun changement.

Et Paul Kagame dans tout ça ?

Dans mon précédent article, je présentais la situation quant à une éventuelle modification de la constitution qui permettrait à Kagame d'effectuer un troisième mandat à la tête du pays. Le président souffle le chaud et le froid sur le sujet, mais des indices sous forme de déclarations directes ou rapportées laissent à penser que l'idée d'une modification de la constitution fait son chemin. Une telle modification ne peut se faire sans l'aval du Parlement ; la victoire du FPR et ses alliés sur celui-ci est dans cette optique une véritable aubaine. Il est de plus en plus permis de penser que Paul Kagame restera l'homme fort de Kigali après 2017...




mardi 23 juillet 2013

Kagame : jamais deux mandats sans trois ?

1994 : les rebelles du Front Patriotique Rwandais prennent le pouvoir après quatre ans de guerre et surtout un génocide dirigé contre les Tutsis qui a coûté la vie à près d'un million de personnes. Paul Kagame est le chef de file de cette rébellion constituée en Ouganda, qui recrute parmi les vagues de Tutsis venus trouver refuge chez le pays voisin depuis l'indépendance du Rwanda, désormais géré par les Hutus. Cependant,  suite à sa victoire, Kagame n'occupe pas immédiatement le poste de président de la République. Cette délicate tâche, dans un pays qui a séjourné dans les plus profonds abîmes de l'enfer pendant trois mois et où tout est à reconstruire, incombe à Pasteur Bizimungu, un Hutu modéré. Mais personne n'est dupe : s'il n'est pas président, Paul Kagame est bel et bien à la tête du Rwanda grâce à ses casquettes de ministre de la défense et de vice-président, cantonnant Bizimungu à un rôle de représentation pure. D'ailleurs, en 2000, après de nombreux désaccords entre les deux hommes, le président est contraint de démissionner. Kagame le remplacera, élu par l'Assemblée Nationale. Trois ans plus tard, dans une volonté de remise en place d'un Etat de droit, une constitution est créée et adoptée par référendum. Le texte fondateur régit en ces termes les mandats présidentiels : le président est élu au suffrage universel direct pour une durée de 7 ans, renouvelables une fois. En 2003, alors que la constitution est adoptée, Paul Kagame est élu par le peuple à 95% des voix. En 2010, lors de nouvelles élections présidentielles, il rempile pour 7 années supplémentaires, plébiscité à hauteur de 93% des voix. Ces chiffres staliniens, et de fait la transparence des élections, sont discutables. Je ne m'attarde pas sur la question mais vais m'intéresser à une problématique qui tend à occuper de plus en plus l'espace public au pays des mille collines : quid des élections de 2017 ? La constitution ne permet pas à Kagame de se représenter, et lui impose de passer la main. Pourtant, rien n'est moins simple...

Une façon de gouverner qui laisse peu de place à un éventuel successeur

Depuis sa prise du pouvoir en 1994, c'est peu dire que le général Kagame fait peu de cas de ce qu'il conviendrait d'appeler "l'opposition". Les guillemets sont fort à propos, tant il est vrai que l'existence de ladite opposition a été... mouvementée. 

Cela commence dès la libération. Le gouvernement d'unité mis en place à la fin du génocide a fort à faire : pacification du pays, reconstruction physique et morale, arrestation et jugement des génocidaires. Seth Sendashonga est ministre de l'intérieur de ce nouveau gouvernement. Il est l'un des quelques Hutus qui se sont rangés aux côtés du Front Patriotique Rwandais dès 1992. Après la libération, il dénonce à de multiples reprises les massacres de représailles qui ont lieu à l'encontre de Hutus soupçonnés d'avoir pris part au génocide. Le ton monte entre Paul Kagame et lui, au point qu'il est forcé de quitter le Rwanda et part en exil au Kenya en 1995 où il met sur pied un mouvement d'opposition au pouvoir de Kigali. Il subit une première tentative d'assassinat en 1996 à laquelle il échappe (l'oeuvre de deux hommes dont Francis Mgabo, membre du personnel de l'ambassade du Rwanda au Kenya ; Nairobi bloquera les relations diplomatiques avec Kigali à la suite de cet évènement) mais sera finalement tué en 1998. De même, la fin des années 1990 voit une pléiade de membres du gouvernement démissionner, voire quitter le pays, suite à de profonds désaccords avec Kagame. Le départ le plus notable est celui de Pasteur Bizimungu, président de la République, qui se sent court-circuité par son vice-président. Il serait vain d'établir une liste exhaustive des démissions, disparitions et autres assassinats de personnalités qui s'opposent à lui, mais une chose est sûre : il ne fait pas bon s'opposer à Paul Kagame, et toute contestation est immédiatement matée.

D'aucuns évoquent les particularismes du contexte rwandais - sortie de crise, reconstitution d'un Etat, institutions fragiles, risques de rechute - pour justifier la répression face à toute tentative d'organisation de l'opposition. Dans ce cas, les choses auraient du se calmer avec le temps. Pourtant, la situation ne va pas aller en s'améliorant, comme en témoigne le déroulement des élections présidentielles de 2010. Victoire Ingabire, en exil aux Pays-Bas depuis une quinzaine d'années, décide en 2010 de rentrer au Rwanda et de faire enregistrer son parti, le FDU (Forces Démocratiques Unifiées), pour pouvoir concourir aux élections. Elle prononce un discours au mémorial du génocide et appelle à une réflexion sur la mémoire des victimes Hutues de la guerre civile, alors que le mémorial est dédié aux victimes Tutsies du génocide. Elle est arrêtée puis sera condamnée à 8 ans de réclusion. Les chefs d'accusation sont "incitation à la révolte, propagation de l'idéologie du génocide, et association avec un groupe terroriste" (elle est accusée d'être en relation avec les rebelles du Front Démocratique de Libération du Rwanda, un groupe opposé à Kigali, initialement composé d'anciens génocidaires, et qui a trouvé refuge à l'Est de la République Démocratique du Congo). D'autres leaders ont carrément été assassinés, à l'instar de André Kagwa Rwisereka, vice-président du parti vert, retrouvé décapité. Bien sûr, le pouvoir nie tout lien avec cette affaire. Et les assassinats ne connaissent pas de frontière, comme en témoigne la tentative ratée contre Faustin Kayumba Nyamwasa à Johannesbourg. Cet ancien chef d'Etat-major avait fui le Rwanda en 2010 en direction de l'Afrique du Sud après être tombé en disgrâce auprès de Kagame.

En conséquence de tout cela : non, il n'y a pas d'opposition au Rwanda. Dix partis sont officiellement enregistrés, mais constituent soit des groupuscules non organisés, soit des satellites du FPR. Le problème est qu'en l'absence d'opposition, aucune figure n'est en mesure d'émerger et d'être reconnue par le public comme une alternative à Paul Kagame. Celui-ci occupe la totalité du paysage politique, il fait de l'ombre à toute autre personnalité et veut incarner à lui tout seul le Rwanda. Or, la démocratie n'est pas qu'une question de demande, elle n'est pas que l'affaire du choix du peuple ; elle concerne aussi l'offre, à savoir la possibilité donnée à n'importe quel individu de soumettre sa candidature pour occuper une fonction représentative. Cette possibilité aujourd'hui n'existe pas. Certes, on demande son avis au peuple ; mais on lui demande de choisir entre Kagame et Kagame.

Non seulement l'opposition est réduite au silence, mais Kagame ne veut souffrir absolument aucune contestation dans son propre camp. En faisant ainsi, et bien qu'il s'en garde, il empêche l'éclosion de futurs leaders, capables de prendre la relève et de poursuivre la marche en avant du Rwanda. Un élément marquant pour illustrer ce propos : je discutais politique avec un ami il y a quelques mois à Kigali, et la conversation s'est portée sur le premier ministre. Impossible pour mon interlocuteur de me citer le nom de celui qui est supposé être le numéro 2 du gouvernement. Croyant à un cas isolé, j'ai répété l'opération avec d'autres personnes : l'écrasante majorité de mon entourage a été parfaitement incapable de me citer le nom de cet homme. Dans ces conditions, comment un peuple qui, depuis presque 20 ans, n'est exposé qu'au nom de Kagame, peut être en mesure de considérer comme crédible la candidature d'un autre individu ? Pire encore : si jamais Kagame décide de passer la main, il supportera forcément le candidat de son parti. Comment donner une chance à n'importe quel autre individu, d'une émanation autre que celle du FPR, si celui-ci n'affiche pas la moindre proximité avec Paul Kagame ?

Un président qui souffle le chaud et le froid sur son avenir

La question du sort de "PK" s'est posée sérieusement après sa réélection en 2010. La constitution consacrant l'impossibilité pour le président de briguer un 3e mandat, les journalistes et la communauté internationale ont commencé à questionner le FPR sur le comportement à adopter à l'approcher de 2017. L'entourage a parlé, le président a parlé, sans qu'on parvienne à y voir plus clair.

Moussa Fazil, ministre de la sécurité intérieure et membre du Parti Démocratique Islamique (allié du FPR) a, dès 2010, fait part de l'intention de sa formation politique de proposer un projet d'amendement de la constitution pour lever les barrières au 3e mandat. Il s'est assez violemment fait recaler, par des proches du président d'abord. Tite Rutaremara, actuel sénateur et cadre du FPR, puis Anastase Shyaka, directeur général de l'Office rwandais de la gouvernance ont affirmé que Fazil avait probablement tenté de faire de l'humour, Shyaka ajoutant même que personne au Rwanda n'était intéressé parce que cet homme racontait. Shyaka est même allé plus loin, en expliquant dans le même interview que le président avait à de nombreuses reprises expliqué qu'il ne changerait pas la constitution, et que le peuple serait en droit de s'inquiéter si cela venait à se produire. Puis c'est Kagame en personne qui a pris le relais pour enfoncer un peu plus son ministre : "qu'il porte sa propre croix". 

Il est vrai que le président a répété à qui voulait l'entendre qu'il respecterait la constitution et se retirerait de la course en 2017. Il cite les exemples de quelques-uns de ses homologues type Mugabe (Zimbabwe) ou Mobutu (RDC) qui s'accrochent/se sont accrochés à leur maroquin et qui font honte à la fonction de chef d'Etat africain. "Plutôt mourir que d'appartenir à ce club", a-t-il dit. Le 27 février 2013, lors d'une conférence de presse, quelque peu excédé par un journaliste qui lui posait de nouveau la question, il répond :

“Look at me; I am not the person who needs the third term. I don't need it. I don't need your third term. I want to do my business for which the Rwandans entrusted me to do and when I am done I will be done...I can continue to serve my country in very many different ways”

"Regardez moi : je ne suis pas la personne qui a besoin d'un troisième mandat. Je n'en ai pas besoin. Je n'ai pas besoin de votre troisième mandat. Je veux faire ce pour quoi les Rwandais m'ont accordé leur confiance, et quand j'aurai terminé, j'aurai terminé... Je peux continuer à servir mon pays de beaucoup d'autres façons"

Le message est clair : le 3e mandat, il n'en veut pas. Seulement... Seulement, le président excelle aussi dans l'art d'entretenir l'ambiguïté sur son sort et il multiplie les déclarations qui vont dans le sens inverse de ce qu'il s'entête pourtant à marteler. Ainsi, en décembre 2011, lors d'une conférence de presse à Kampala (Ouganda), il explique qu'il n'est pas mal à l'aise avec l'idée de voir la constitution modifiée si c'est la volonté du peuple. Il ajoute qu'il y a une sorte de paradoxe entre le fait qu'il existe des pressions pour que la population rwandaise ait droit à plus de liberté d'expression, mais que d'un autre côté on puisse remettre en cause cette liberté d'expression selon ce qui en ressort. En février 2013, il poursuit sur ce registre en expliquant qu'il ne pourra de toute façon pas fuir ses responsabilités. Enfin, plus récemment, en mai dernier, l'homme fort de Kigali a donné une interview à l'hebdomadaire Jeune Afrique, dans lequel il s'exprime en ces termes au sujet du 3e mandat :

"Le débat dont vous faites l'écho, je l'encourage. Y compris sur le fait de savoir si la porte du maintien de ma contribution sous sa forme actuelle doit rester fermée - ce que je souhaite - ou être ouverte. Mon opinion, qui est celle de tous les Rwandais, est que le changement est nécessaire car il s'inscrit dans la dynamique de gouvernance que nous avons choisie. Mais il doit obéir à deux conditions : la poursuite du progrès dans tous les domaines et la sécurité nationale. Que je reste ou pas, il s'agit là d'impératifs absolus."

Qu'en déduire ? S'il réitère que l'amendement de la constitution n'est pas l'option qu'il préfère, en lisant bien entre les lignes on comprend clairement qu'un 3e mandat n'est absolument pas à écarter. 

Le FPR préoccupé

Face à ces vents, contre-vents, et contre contre-vents, il y a de quoi en perdre son latin. Afin de commencer à y voir plus clair, le président a convoqué le 8 février dernier une réunion du Comité National Exécutif du Front Patriotique Rwandais, pour faire un état des lieux de la situation. Il se trouve que le parti au pouvoir n'a pas une position homogène sur la question. Certains, à l'instar de l'ancien ministre de la justice Tharcisse Karugarama et du non moins ancien ministre en charge des affaires du cabinet, Protais Musoni, se sont clairement exprimés pour un respect de l'Etat de droit et un retrait du président. J'emploie les termes "anciens ministres" car tous deux ont récemment été débarqués et ont dû quitter le gouvernement, malgré leur statut de membres fondateurs du FPR. Pour Musoni, il s'agirait de problèmes de santé ; en revanche, pour Karugarama, il se dit que sa prise de position pour un retrait de Kagame lui aurait été fatale. En effet, ce dernier s'est exprimé dans les colonnes du Guardian le 16 mai au sujet de celui qui était encore son ministre de la justice : "Pourquoi ne lui suggérez-vous pas de se retirer lui aussi ? Ca fait de nombreuses années qu'il est là, ce n'est pas le seul à pouvoir être ministre de la justice". Ambiance... D'autres, notamment les plus jeunes, récemment recrutés dans l'administration Kagame, s'affichent clairement en faveur d'un 3e mandat.

Afin de tirer les choses au clair, une "task force" de trois sénateurs a été mise sur pied afin d'étudier les possibilités et de trouver la formule qui convienne, c'est à dire qui préserve ces trois éléments : changement, continuité et stabilité. Le sénateur Tito Rutaremara est membre de cette "task force" et a expliqué dans un interview donné à l'East Africain que "ceux qui refusaient d'examiner l'option du maintien de Kagame étaient paresseux, puisque absolument toutes les options devaient être passées au crible". Le sénateur d'ajouter que les limites dans le temps aux mandats présidentiels ne sont pas une garantie de démocratie : pour preuve, les constitutions de l'Allemagne ou encore des Pays-Bas ne les prévoient pas. Or, ces pays sont démocratiques... CQFD. Le sénateur le dit clairement : si la formule qui garantit la présence des éléments "continuité, changement et stabilité" est celle du maintien de Kagame, alors c'est celle-là qui prévaudra sur les autres. 

Les spéculations vont bon train sur les recommandations à venir de cette task force : peut-être cherche-t-elle à montrer au public que le FPR fonctionne démocratiquement, façon de prouver que si c'est l'option du 3e mandat qui est retenue, elle est tout à fait légitime. Ou peut-être cette task force prépare-t-elle une formule à la Poutine/Medvedev qui permettrait à Kagame de conserver la tête du parti et donc de garder un pied dans la vie politique, pendant qu'un président fantoche serait à la tête du Rwanda. Le changement dans la continuité, en toute sécurité...

Départ ou maintien : quelles conséquences ?

Il est toujours délicat d'anticiper les conséquences d'une décision de cette ampleur, et je ne pense pas être en mesure de prédire au détail près ce qui pourrait se passer dans l'une ou l'autre des configurations. Rien ne m'empêche en revanche de relayer ce qui a été exprimé par ci par là.

Kagame est parvenu à stabiliser le pays, c'est indéniable. De fait, les craintes quant à un départ sont légitimes : les Tutsis craignent une déstabilisation générale et un retour au chaos, alors que les Hutus ne sont pas forcément rassurés à l'idée qu'un inconnu puisse potentiellement leur mettre la tête sous l'eau et leur faire payer le génocide. Très franchement, je relaie cette idée car je l'ai beaucoup entendue, mais je ne suis pas convaincu de sa prégnance au sein de la population.

Ensuite, on ne peut faire l'économie d'une analyse pragmatique et cartésienne. Le Rwanda est parvenu à de belles réalisations, impressionnantes quand on les met en perspective et qu'on les replace dans le contexte bien particulier qui est celui d'un pays post-génocide. Cependant, il reste beaucoup à faire et un changement de leader pourrait il est vrai ralentir voire stopper l'élan insufflé par le gouvernement. C'est l'argument fer de lance de ceux qui soutiennent le 3e mandat. Pour simplifier : pourquoi changer une équipe qui gagne ? Cet argument est souvent combiné avec un autre, très en vogue au Rwanda, qui veut que les standards des démocraties de l'ouest ne soient pas forcément applicables ici. Droits de l'Homme, non cumul des mandats, séparation des pouvoirs... Ces principes sont considérés comme des émanations propres à l'occident et ne doivent pas être suivies à la lettre dans le contexte rwandais ; en conséquence, refuser un troisième mandat en vertu d'un discours occidental de renouvellement des élites peut s'avérer contre-productif. L'argument ouvre la porte à un autre débat qui interpelle sur les chances de réussite d'une démocratie dans un pays en développement. Aussi passionnant que soit ce débat, il ne s'agit pas ici de le lancer. En revanche, bien que ces arguments soient intéressants et compréhensibles, je suis persuadé qu'ils sont utilisés comme une sorte de paratonnerre, une protection derrière lesquels les défenseurs du 3e mandat se retranchent pour justifier ce qui me semble être dangereux.

Dangereux, le mot est dit. Oui, Kagame a fait de belles choses pour son pays et la question de son retrait ou non peut être posée. Oui, il est omniprésent et sa gouvernance n'a pas véritablement permis l'émergence d'un successeur, un leader à même de poursuivre la bonne marche du Rwanda. Oui, il incarne la stabilité et il est compréhensible de souhaiter son maintien. Mais malgré tous ces éléments, il est une phrase qui n'a jamais connu autant de sens qu'aujourd'hui : "les cimetières sont remplis de gens irremplaçables". Nul n'est immortel, y compris Paul Kagame. Inéluctablement, viendra le jour où il devra céder sa place. Peu importe l'amour ou la haine que l'on puisse lui porter, c'est un fait : il partira. Et je pense que 2017 s'y prête particulièrement, pour plusieurs raisons.

Depuis sa prise de pouvoir, PK n'a eu de cesse de prôner un processus d'auto-développement, la recherche de solutions locales à des problèmes locaux, l'émancipation des tutelles occidentales, bref, une totale indépendance vis à vis des grandes puissances de ce monde. Il dénonce par ailleurs ses homologues africains qui font du tort au continent en se comportant comme des voyous, véritables pilleurs peu soucieux du destin de leurs peuples. Ses flèches lancées à droite à gauche et ses critiques acerbes ne laissent pas indifférents. C'est un personnage clivant comme peu avant lui. Il a été moqué, il a interloqué, il impressionne. Il a une occasion en or de prouver qu'il ne s'y trompe pas, que l'Afrique n'est pas ce continent de guerre et de chaos que l'Ouest se représente, qu'elle peut suivre sa propre voie, sereinement. Respecter la constitution et se retirer en 2017 sera, il me semble, la plus importante pierre dans l'édifice Rwandais qu'il s'acharne à reconstruire, et surtout un acte de cohérence qui consacrera son discours et lui donnera une portée encore plus grande. Mes détracteurs s'empresseront de me répondre que rester au pouvoir, au contraire, sera le couronnement de l'émancipation du Rwanda vis à vis de l'Occident donneur de leçons. C'est là qu'intervient mon deuxième argument : plus qu'un signal pour le monde, c'est un signal pour le Rwanda.

Les années de règne de Monsieur Kagame ont été souvent synonyme de musellement de l'opposition et de répression de toute parole dissidente. Je sais bien que ces propos sont loin de faire l'unanimité, mais essayons d'être objectifs une minute et prenons le temps de réfléchir : tout le monde au Rwanda connaît au moins une personne qui a subi des menaces, voire qui a été incarcérée après avoir exprimé des réserves ou critiques dans le domaine politique. Jusqu'à maintenant, ces atteintes délibérées aux libertés étaient compensées par un développement économique rapide qui a permis au Rwanda de se hisser parmi les réussites du continent africain. Mais aussi rapide que soit le développement du pays, il ne compense pas les manques en termes de libertés publiques et politiques, et des crispations se font sentir. De plus en plus. Le gouvernement lui-même en est conscient, et si l'opposante Victoire Ingabire n'a été condamnée "qu'à" 8 ans de prison, c'est bien parce qu'il fallait se montrer clément et lâcher du lest alors que le Rwanda commençait à être montré du doigt. Modifier la constitution pour permettre à PK de se représenter constituerait dans ce contexte un véritable verrouillage du paysage politique, un geste fort à l'égard de l'opposition qui signifierait clairement : "vous n'avez pas votre place ici". Le risque d'instabilité, il est là. A l'heure où les FDLR semblent avoir repris du poil de la bête, à l'heure où de plus en plus de Rwandais en exil s'indignent contre les pratiques de Kigali et se structurent en mouvements d'opposition (je pense notamment au Rwanda National Congress de Kayumba et ses compagnons), à l'heure où le Rwanda a été pointé du doigt pour son soutien au M23 à l'Est du Congo, il est je pense grand temps de montrer que le pays a grandi et qu'il est désormais possible de gouverner autrement sous peine d'attiser encore plus la colère de ceux qui n'ont pas voix au chapitre. Il ne s'agit pas de faire plaisir à l'occident : il s'agit d'offrir au Rwanda une chance d'assurer une transition pacifique entre un président sortant et son successeur, pour la toute première fois de son Histoire. 2017, c'est dans quatre ans : quatre toutes petites années qu'il convient de préparer dès à présent pour rendre au Rwanda le calme et la prospérité dont il a tant rêvé. 

vendredi 5 juillet 2013

Rwanda nziza

Parce que les images parlent souvent mieux que les mots, je vous propose de regarder cette vidéo tournée l'année dernière au Rwanda. Il s'agit d'une sorte de making off d'un spot promotionnel, fruit du travail d'un Américain qui a sillonné le pays de part en part pour n'en ramener que le meilleur. Un véritable régal pour découvrir ou se remémorer les splendeurs du Rwanda.


RWANDA from MAMMOTH on Vimeo.

mercredi 12 juin 2013

C'est reparti

Le dernier post sur ce blog remonte à un long moment maintenant. J'ai pourtant quelques billets en réserve, et c'est pas l'envie de tapoter qui manque. L'explication réside ailleurs : j'ai quitté le Rwanda il y a trois mois. La dernière fois que j'ai parlé de partir du pays j'y suis revenu deux mois plus tard. A priori cette fois-ci c'est pour de bon puisque je retourne sur les bancs de l'école à partir du mois d'octobre. 

Arrêt des posts ? Après réflexion, plusieurs éléments me poussent à la continuation plutôt qu'à l'abandon. Si le Rwanda est un pays de contrastes, aux côtés pile et face diamétralement opposés, il n'en reste pas moins fascinant et mérite qu'on s'y intéresse de près. J'ai eu en deux ans l'occasion d'éprouver différents ressentis à son égard, allant de la fascination à la frustration, et je pense avoir réussi à me le représenter d'une façon qui, si elle reste bien évidemment subjective, est raisonnée et dépassionnée, termes qui manquent cruellement aux débats dans et sur le pays. De facto, et en toute humilité, il me semble important de continuer à passer les évolutions de ce pays à la loupe pour mieux les décrypter et tenter de les comprendre. 

Ensuite, à ma grande surprise, il se trouve que ce blog reçoit un nombre de visites mensuelles relativement important. J'en déduis qu'il s'avère ne serait-ce qu'un tout petit peu utile aux internautes avides d'informations et renseignements sur les pays des mille collines. 

Enfin, il est à mon sens important de donner voix à chapitre à des nations qui souffrent d'un énorme déficit d'image sur le plan international, surtout lorsque celles-ci réussissent à réaliser de choses surprenantes là où on ne les attendait pas. Plus globalement, le regard porté par les occidentaux sur l'Afrique porte encore trop la marque du pessimisme, de la condescendance, voire de la peur. Il ne s'agit pas là d'adopter une attitude bisounours et de vanter les mérites d'un pays qui a, malgré d'impressionnantes réussites, encore du chemin à parcourir ; mais plutôt de contribuer à mon échelle à ouvrir des esprits, susciter la curiosité et remettre en cause certaines idées reçues qui n'ont parfois pas lieu d'être.


vendredi 28 décembre 2012

Mariera, mariera pas ?

La fin de l'année et les fêtes qui l'accompagnent sont l'occasion pour tout expat' qui se respecte de quitter une météo clémente pour aller se les cailler rentrer chez lui et faire des tas de choses qu'il a pas eu le faire pendant un an : embrasser la famille y compris la première née de la cousine récemment mariée, se regarder grossir à vue d'oeil au rythme des repas pré-Noël, Noël et post-Noël, et recoller avec les débats qui ont récemment fait l'actualité. Les sigles M23, HRW et FPR auxquels j'étais familier ont donc cédé leur place aux plus flous PMA, MAP et DSK (quoique). J'ai de l'autre côté de l'Equateur pu assister à la bataille de la rue au sujet du mariage pour tous, à base de manifestations aux seins nus et roulages de patins publics VS légions de Civitas and co. Sujet ô combien délicat à aborder sans risquer de s'attirer les foudres des pros ou antis, mais qui constitue aujourd'hui un véritable débat de société à analyser sous plusieurs prismes pour essayer d'y voir plus clair et élaborer un cadre législatif vivant avec son temps. Même si j'avais déjà depuis un moment mon avis sur la question, fouler le sol hexagonal m'a permis d'affiner mon point de vue en cernant au mieux les enjeux. Et c'est le pour qui l'emporte, pour différentes raisons.

Un modèle familial en mutation

Si la famille aujourd'hui a pour fondement l'amour, l'affect, c'est loin d'avoir toujours était le cas, bien loin s'en faut. Il y a quelques siècles, la fonction principale du mariage était économique : on mariait un homme et une femme parce qu'ils appartenaient à un même milieu socio-économique, ouvrant la voie à une sorte de reproduction sociale qui garantissait le maintien de la lignée dans une classe identique. Deux familles se mettaient donc d'accord pour unir leur progéniture : c'est le principe du mariage arrangé. Les sentiments n'intervenaient pas vraiment, ce qui n'empêchait pas dans certains cas leur arrivée a posteriori. Quant à l'amour au sens passionné du terme, il se cantonnait souvent à des relations extraconjugales. 

Le courant humaniste, apparu au 18e siècle, a fait de l'homme le centre de la société, philosophie à l'origine de l'émancipation des traditions et des religions. L'une des conséquences a été le rejet du mariage arrangé : l'être humain était désormais libre de choisir la personne avec qui il/elle voulait faire sa vie. De là l'apparition du sentiment comme fondateur du mariage, et de fait de la création d'une famille. L'enfant né aujourd'hui est voulu par deux êtres qui s'aiment, et non deux êtres que l'on a mariés pour qu'ils garantissent la continuité d'un lignage. 

Il a fallu attendre le début des années 2000 pour que l'Organisation Mondiale de la Santé retire l'homosexualité de la liste des maladies mentales. En agissant ainsi, l'OMS permettait aux homosexuels de retrouver leur place en tant que personnes "saines" dans la société, capables de se conduire comme personnes "normales" dans une société où elles auraient désormais leur place à part entière. 

Le mariage et la création d'une famille étant désormais la résultante de sentiments entre deux personnes, pourquoi ne pas octroyer le droit de s'unir et de créer une famille aux personnes de même sexes ayant développé ces mêmes sentiments, puisqu'il est désormais avéré que l'homosexualité n'est ni une maladie, ni un comportement déviant ? 


On pourrait aller plus loin et proposer un nouveau modèle familial, dans lequel la biologie ne fonderait plus la filiation, cette dernière reposant alors exclusivement sur l'affectif. Après tout, on permet bien à des couples qui s'aiment mais qui souffrent de problèmes de stérilité de faire intervenir une tierce personne dans le processus de procréation. Les couples homosexuels ne peuvent pas, biologiquement, créer leur propre enfant : pourquoi ne pas leur permettre, eux aussi, de "solliciter un ami" (ou d'adopter), pour parvenir à leur fin ?

L'impact négatif sur les enfants


L'un des arguments des opposants au projet est la perte de repères nécessaires à la construction d'un enfant si ce qu'on avait l'habitude d'appeler papa avait désormais moins de poils et plus de poitrine. Un faux argument à mon sens : les années 70 ont amorcé l'augmentation radicale du nombre de familles monoparentales (elles sont aujourd'hui 2.5 fois plus nombreuses qu'en 1968). Des centaines de milliers de gamins ont depuis grandi sans avoir droit à leur papa ou à leur maman, et je ne suis pas convaincu que le nombre de grands criminels, malades mentaux ou marginaux ait augmenté en conséquence. Et quand bien même ce serait le cas, l'explication réside plus certainement dans la pauvreté des familles monoparentales que dans la perte de repères dus à un changement de modèle familial (je ne nie pour autant pas les effets de cette absence de repères en questions, mais ceci est un autre débat). 

Ensuite, ont eu lieu le 20 décembre les auditions d'enfants de parents homo ou bisexuels par la commission des lois de l'Assemblée Nationale. Il s'agit de 4 enfants devenus adultes, qui ont grandi dans ces familles suite à une adoption, à une création grâce à des amis, ou issus de relations hétérosexuelles. Les propos en disent long : aucun de ces quatre individus ne souffrent de maux particuliers, ce sont des gens "normaux" comme vous et moi. Cette phrase est particulièrement frappante : «Jamais je n'ai eu le moindre problème dans mon enfance du fait de l'homosexualité de mes mères. J'ai commencé à me poser des questions il y a 2 ans et demi quand les journalistes ont commencé à m'en poser.»

J'imagine que malgré le soin apporté à la sélection de ces 4 individus, ils ne sont pas forcément représentatifs de tous les enfants ayant grandi dans ce modèle. Mais il s'agit là d'indications claires dont on serait bien inspiré de tenir compte...

Une question d'égalité des droits

Le mot "égalité" est constitutif de notre devise, et la Déclaration universelle des droits de l'Homme et du citoyen consacre son caractère inaliénable (les Hommes naissent libres et égaux en droits, etc.). On a cependant eu l'occasion de constater, surtout lors de ces 5 dernières années (suivez mon regard), que certains étaient plus égaux que d'autres. Au ban de ces rejetés : Roms, musulmans, étrangers, et j'en passe. Si il est difficile de réparer les pots cassés ou de faire marche arrière (la poursuite des reconduites des Roms à la frontière en témoigne), il est nécessaire de rendre à l'égalité des droits son sens premier en n'excluant pas toute une frange de la population du mariage. Bruno Julliard, que je n'apprécie pas particulièrement, a, après avoir publiquement annoncé son homosexualité, tenu ce propos d'une efficacité redoutable : "je veux avoir le choix de ne pas me marier". 

La loi en retard

Alors que le débat fait rage, et ce sera là mon dernier argument, la société n'a pas attendu que le législateur se saisisse du sujet pour passer à l'acte. Les cas d'enfants ayant grandi dans des familles homosexuelles sont légion, et c'est aussi à ceux-là que l'on s'adresse lorsque l'on débat du sujet. On cherche à préserver les intérêts de l'enfant ? Très bien, alors commençons par ceux qui sont déjà concernés par cette situation. Imaginons un gosse de 7 ans élevé par deux mamans qui décident de se séparer. S'il s'agit d'une fécondation in vitro, les deux mamans ne vont pas avoir les mêmes droits sur l'enfant qu'elles ont pourtant élevé ensemble, dans un amour égal et partagé. En voilà une perte de repères à l'impact négatif certain, puisque le rejeton de cette union du passé se retrouve coupé de l'un de ses parents, sans que ce dernier ne puisse rien y faire (en cas de séparation en mauvais terme du couple). Il existe là des situations qui, bien que minoritaires, font face à un vide juridique dont l'existence même justifie la création d'une loi. 


Tous ces éléments me convainquent que le mariage pour tous et la possibilité pour tous d'élever un enfant sont non seulement possibles mais aussi souhaitables. Cependant je souhaiterais terminer par un propos qui ouvre la voie à une discussion tout autre mais non moins passionnante : le mariage est une institution qui à mon sens appartient quelque peu au passé. Alors que le champ des libertés individuelles s'est considérablement agrandi et continue de le faire, je ne suis pas sûr de croire encore à cet amour fidèle ad vitam eternam. Il me paraît donc un peu désuet de s'accrocher à une union dépassée (j'en veux pour preuve la constante augmentation du nombre de divorces), j'ai peur qu'en livrant toutes nos forces dans la bataille du mariage gay, on ne se prépare pas assez à celle qui oeuvrera véritablement à la promotion des droits des homo, bi et transsexuels : l'accès à l'emploi, des rémunérations équitables , et la lutte contre toutes les discriminations subies au quotidien.



jeudi 8 novembre 2012

Lettre à Fred

Il y a de cela quelques jours, je suis tombé sur un article synthétisant en quelques lignes un certain ras-le-bol de la situation politique du Rwanda. Ras-le-bol, il me semble, ressenti par un nombre croissant d'individus. Il s'agissait d'une lettre ouverte à Fred Rwigema, un des fondateurs du Front Patriotique Rwandais, rébellion de Rwandais exilés (majoritairement Tutsis) créée en Ouganda et qui a pris le pouvoir en mettant fin au génocide de 1994. Si l'ami Fred est aujourd'hui une figure du FPR, il n'a pas vu grand chose de la réussite de son mouvement : il est mort dès l'assaut donné par ses rebelles contre le gouvernement rwandais (Hutu) le 1er octobre 1990, 4 ans avant que le FPR ne parvienne finalement à se hisser à la tête du pays. L'article a été écrit dans un anglais original assez mauvais, dont je vous propose la version traduite assortie de quelques commentaires entre crochets.




Cher Fred,

Tu nous as quittés il y a 22 ans mais ton souvenir est toujours présent. Plus ils essaient de l’effacer et plus il grandit. Tu incarneras toujours le dernier espoir, ce qui aurait pu être et ce à quoi nous aspirons. Tu es parti trop tôt, en véritable héros pour l’Afrique et célébré dans de nombreux pays. Ton image rappelle celle de Che Guevara, celle d’un beau jeune homme communiquant son éternel optimisme. J’étais trop jeune pour avoir ne serait-ce qu’une chance de pouvoir te parler et je ne suis même pas sûr de bien connaître ton idéologie. Mais ce que je sais, c’est que toute idéologie commence avec une attitude qui nourrit une croyance. Ton attitude a forgé les nêtres, notamment ce regard qui disait « on peut le faire! ». On a attendu ce regard pendant 30 ans, de 59 à 87 [1959 : fin de la monarchie au Rwanda et début de l'accession au pouvoir des Hutus ; 1987 : création du Front Patriotique Rwandais]. A ton départ, cette croyance nous a momentanément quittés. Mais une légende était née, dans laquelle de nombreuses personnes ont trouvé la force de croire de nouveau. Aujourd’hui tu serais impressionné par le chemin parcouru : nous avons des gratte-ciels flambant neufs, les routes sont parfaites, nous sommes en paix, chez nous, exactement comme tu le rêvais.

Ce rêve est aujourd’hui considéré comme acquis. Les temps ont changé et tu reconnaîtrais à peine ces personnes haut placées, même si bien sûr on ne peut pas s’attendre à ce que ce soit toujours les mêmes qui nous gouvernent. Le FPR est devenu tellement de choses à la fois : un parti monolithique qui domine le paysage politique, mais aussi une multinationale [le FPR est très fortement impliqué dans l'économie rwandaise et possède des parts, parfois de façon majoritaire, dans de nombreuses grosses sociétés rwandaises. Pour plus d'infos : taper "Chrystal Ventures sur Google, du nom de la structure qui gère les actifs du parti], une armée, et un état d’esprit. Pour être honnête, Fred, je ne sais plus qui croire. Je me sens tellement hypocrite. Je reste là sans rien faire pendant que d’autres s’attachent à tout détruire autour d’eux pour si peu de résultats. Le FPR a conquis le monde mais perdu son âme. Il ne croit plus en une idéologie mais en des objectifs. Il ne donne plus, il prend. C’est l’incarnation même d’un pouvoir vide. Nous n’avons plus d’hommes politiques : nous avons des homes à la tête d’un pouvoir vide, et d’autres qui profitent d’un accès à un tel pouvoir. Pendant que certains sont devenus cupides, profitant du “crédit de la libération”, les vrais combattants n’ont eux jamais été récompensés. Les familles dont les leurs ont été blessés ont sont tombés ne sont, tout comme toi, jamais mentionnées. Ton nom ne peut être salué qu’en deux occasions : le 4 juillet [4 juillet 1994 : célébration de la Libération et fin du Génocide] et le 1er octobre [1er octobre 1990 : mort de Fred]. Qu’il me soit donnée l’opportunité de te rendre hommage aujourd’hui.

Etat des lieux

Le Rwanda est à un tournant : il a jusqu’à maintenant vécu au-dessus de ses moyens, sans se poser de questions, sans débattre, telle une véritable armada tentant de se défaire du carcan de la pauvreté. Tout débat a été soigneusement étouffé, les choses ont été prises en mains, sous les sempiternels “nje ndabona nta kibazo” [je vois, je vois, pas de problème] des hypocrites et flagorneurs. Tout allait bien tant que les bâtiments continuaient de voir le jour. La menace du Génocide excusait l’absence de droits de l’Homme et de liberté de la presse, la vraie justice était un luxe que nous ne pouvions nous permettre. Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous n’avons jamais étés aussi vulnérables économiquement, nous n’avons jamais étés aussi faibles diplomatiquement, et des gros titres peu flatteurs dans la presse [internationale] nous ont fait perdre des alliés. Et tout cela depuis les dernières élections, depuis l’affaire Kayumba [ancien proche de Kagame, exilé en Afrique du Sud, qui a subi plusieurs tentatives d’assassinats qui sont aujourd’hui jugées en Afrique du sud, les accusés étant notamment des rwandais probablement envoyés par Kigali], les disparitions d’opposants [le vice-président du parti vert a été retrouvé quasi-décapité avant les élections de 2010], les arrestations et emprisonnements de journalistes [CF article ici], l’affaire Ingabire [principale opposante enfermée à son retour à Kigali en 2010 alors qu’elle mettait fin à son exil aux Pays-Bas et tentait de faire enregistrer son parti], la saga au Congo [le Rwanda est accusé de soutenir le M23, rébellion de l’Est de la République démocratique du Congo, afin de maintenir cette région dans une situation de chaos et de poursuivre le pillage de ressources naturelles], etc. Si nous étions le Bénin ou le Honduras, nous pourrions juste nous dire que nous sommes une nation de parias. Mais le Rwanda souhaite vivre dans son propre univers moral, il veut que son histoire unique lui permette de revendiquer ses propres droits de l’Homme : c’est le non respect de ces droits qui nous entraînera dans un nouveau cercles de violences.

“Oui, mais pas au Rwanda”

En ce sens, le Rwanda est comme Israël, il vit selon ses propres règles, il souhaite entrer dans le moule mais différemment des autres. Je suis fatigué de défendre les arrestations de journalistes et les emprisonnements d’opposants juste parce qu’ils expriment un point de vue différent. Je suis fatigué de défendre les attaques sur le Congo, en sachant que des millions de personnes en souffrent. Je suis fatigué d’expliquer à mes amis occidentaux pourquoi les opinions divergentes ne sont pas autorisées dans les médias publics. Je suis fatigué d’expliquer cette peur dont personne ne parle, le coup d’œil que nous jetons autour de nous avant de parler. Une personne qui a vécu dans une démocratie sait ce qu’est une démocratie, et ce coup d’œil est le signe que nous n’en sommes pas une. Ma génération est faite d’hypocrites et de menteurs : ils croient en la liberté d’expression "oui mais pas au Rwanda”, ce sont des progressistes occidentaux, ils croient en les droits des homosexuels "oui mais pas au Rwanda”. La plupart d’entre eux s’intéresse à la politique aux USA, à la fiscalité, à l’avortement “oui mais pas au Rwanda” et beaucoup dénoncent les pays qui mettent des gens en détention sans aucun procès, “oui mais pas au Rwanda”.

Grande peur et négociation

Chaque nation a sa PEUR. Au Rwanda, c’est celle qu’un génocide se produise de nouveau. C’est ce qui permet de maintenir la paix. C’est l’excuse automatique pour justifier l’arrestation d’un journaliste, pour justifier l’absence de démocratie, mais c’est aussi une excuse pour permettre aux personnes corrompues de vivre en paix. C’est la défiance mutuelle entre un maître et son serviteur : le maître craint la révolte, le serviteur craint la puissance de son maître. C’est cette relation que l’on retrouve entre le gouvernant et le gouverné au Rwanda, et cette relation durera à jamais si nous ne changeons pas maintenant. Le gouvernant jouit des pleins pouvoirs et le gouverné attend en retour que tout aille pour le mieux, jusqu’à ce que quelque chose aille mal. Voilà pourquoi nous en sommes là. En 1994, nous avons découvert un pays déchiré, dont l’armée était la seule institution qui marchait. Le génocide a été arrêté par la force et non pas par la volonté, et les graines du doute étaient déjà semées. Quand on voit que l’armée libre de Syrie est soutenue par l’occident et sera très probablement prochainement à la tête du pays, mais qu’en même temps elle est accusée de crimes de guerre avant même son arrivée au pouvoir, c’est limpide. De la même façon, même s’ils étaient les « gentils » pendant la guerre de Libération, le FPR faisait déjà l’objet d’attaques similaires comme pour paver la route à ses détracteurs. Deux peurs dominant donc la psyché du pouvoir : la révolte intérieure et la justice extérieure.

La mort de la raison

“Quiconque ne se sent pas bien prend toute critique comme une insulte”. Elle commence par le “koolaid”, nom de cette boisson ultra sucrée qu’on nous sert et qui agit comme un lavage de cerveau quand on arrive ici : « Le Rwanda est une victime de l’occident, ils nous détestent sans raison, ils n’étaient pas là pour nous pendant le génocide, et si on ne gouverne pas comme nous le faisons maintenant ils nous tueront encore ». Je me considère comme un produit du FPR, j’en suis issu des deux côtés de ma famille. Il est impossible de le nier, cependant il arrive que les croyants aient une crise de foi. Ca a été encore pire pour moi : j’étais à peine un ado quand nous avons quitté le pays, j’ai vu la guerre de loin, plein de culpabilité alors que j’aurais pu servir lors de mes derniers mois sur place. Quand on regarde les récompenses des soldats qui ont libéré le pays, c’est trois fois rien ! Beaucoup ont gardé aujourd’hui un sentiment de rancœur alors que ceux qui se partagent les fruits de la victoire sont ceux qui se sont peu ou prou engagés. Il est impossible d’écrire l’histoire du FPR du fait des nombreux désaccords en son sein. Son histoire a été réécrite pour faire disparaître ceux qui n’en sont plus tels Kayumba, pendant que d’autres figurent en première place dans cette épopée alors qu’ils étaient encore à l’école à l’époque. Au Rwanda l’Histoire est toujours mise au service du régime et tout est mis en œuvre pour qu’elle corresponde à l’image qu’on veut donner du pays.

La raison a petit à petit disparu : elle a d’abord été critiquée, puis réduite au silence, pour enfin être bannie. On cesse ensuite d’y penser, jusqu’à ce que l’on cesse de penser. J’ai appris à faire attention à ce que je disais mais les générations les plus jeunes grandissent dans un monde ou on ne dit, on ne pense, on n’écrit rien de critique ni même de politique, jusqu’à ce que leur imagination meure. Comment pourront-ils innover ? Tu grandis dans une société où la pensée critique est condamnable à des peines de prison, où la parole est passible d’une sanction, où l’écriture est passible d’une sanction. Est-ce que mes enfants grandiront dans ce monde sans imagination, est-ce qu’ils grandiront en devant faire attention à ce qu’ils disent ? On nous ressasse ce discours du Rwanda comme hub cyber-futuro-technologique mais on n’autorise pas les opinions divergentes. L’année dernière j’ai été menacé par des officiels du gouvernement pour avoir tweeté à notre président qu’il était nécessaire de réduire nos importations et développer notre propre industrie productive. Je me suis excusé, cette histoire a été oubliée. Puis on nous a coupé notre aide extérieure [en réaction au rapport des Nations Unies accusant le Rwanda de déstabiliser l’Est du Congo, de nombreux pays donateurs ont suspendu ou reporté leur contribution à l’aide internationale fournie au pays], et on nous a parlé de “agaciro” [mot qui signifie « dignité » en kinyarwanda, et qui constitue le nom d’un Fonds de développement lancé par le gouvernement, CF article ici] et du besoin de réduire nos importations et de développer notre propre production. Les gens continuent de me dire “watutse affande” [pas trouvé de traduction...] alors que je n’ai rien fait de tel, ce qui me montre le côté face de la pièce. Tout supporter a un jour vécu ce moment où son innocence d’enfant disparaît, où il se demande « si ils peuvent se faire tant de mal entre eux, alors quid des simples citoyens ?».

Le revers de la médaille

Toute action est suivie d’une réaction et le Rwanda va bientôt subir le revers de la médaille pour son impertinence des 10 dernières années. Nous avons vécu de l’aide, ne nous sommes pas préoccupés du commerce, pensant que l’aide durerait à jamais, que nous pourrions profiter de la culpabilité de l’occident à jamais [pendant le génocide, la communauté internationale n’a pas levé le petit doigt, et ce sentiment de culpabilité est souvent mentionné pour justifier les millions d’euros dépensés annuellement en aide budgétaire pour aider le pays à se relever]. Maintenant l’aide est suspendue, on commence à faire attention, la crise se rapproche de nous. Les gens ont vécu à crédit, accumulé des dettes pour acheter des biens de consommation, créé des ONGs visant à aider de pauvres victimes par ci par là. Au lieu d’investir dans la production et de générer des revenus, le gouvernement, de par son discours, est largement responsable de la création de cette bulle d’aide et de dette. Pendant ce temps là, très peu d’investissements productifs viennent de l’étranger : les membres de la diaspora savent que le climat des affaires n’est pas sain, que leur propriété peut leur être enlevée n’importe quand et les normes changent sur un coup de tête. Tigo [compagnie de téléphonie mobile] a investi près de 300 millions de dollars et son PDG a eu 1h pour quitter le pays après avoir froissé le président. Comment une multinationale peut-elle investir 300 millions de dollars et voir son PDG expulsé en quelques minutes sans aucune procédure ? Le plus gros obstacle aux réformes, c’est l’attitude de ceux qui sont au pouvoir. L’idée que “ce pays est ma propriété personnelle et vous êtes vivants grâce à moi, je peux vous tuer, vous détruire quand je veux parce que j’ai le pouvoir” [discours de plus en plus prégnant qui qualifie l’attitude de Paul Kagame], les investisseurs la voient dès qu’ils arrivent à l’aéroport : un délicat château de cartes qui n’attend que de s’écrouler.

Rien n’est parfait, me diront mes amis, on sait tous que certaines choses fonctionnent mal, que ce mode de gouvernement n’est pas durable, mais peut-être sommes-nous juste faibles, peut-être que nous nous accommodons de cette situation et essayons même d’en profiter. On peut avoir un Rav-4, se payer des écoles coûteuses pour nos enfants, mener un train de vie luxueux. Mais l’heure tourne, on sait que l’alarme va sonner et nous réveiller, on ne sait juste pas quand. Donc on troque nos principes pour des privilèges, on profite de ce train de vie, tout en sachant qu’un jour ou l’autre cette mascarade cessera. Peut-être même qu’elle a déjà cessé mais qu’on n’a rien remarqué… On a tous vécu ce moment où on se regarde dans le miroir et on se demande “est-ce que je me bats vraiment pour ce en quoi je crois ?”. Avec les privilèges vient un inconvénient : ce regard, le regard des opprimés quand ils nous voient marcher à côté d’eux, comme si nous étions responsables de leur misère. Ils m’appellent “boss” alors que je suis socialiste de cœur, mais pour eux je suis l’oppresseur, le détesté. Ce qui n’est pas dit tout haut dans ce deal est que “si il part, on part tous”. Le Rwanda a fonctionné ainsi depuis des temps immémoriaux : le pouvoir n’est pas seulement concentré dans les mains d’un seul, mais plutôt entre quelques uns de ses doigts. De fait, quand le leader part, c’est toute une partie du Rwanda qui s’en va. Ceux qui osent critiquer sont mis à l’écart avec leurs familles, leurs passeports et pièces d’identité leur sont retirés. Les enfants paient pour leurs parents, les frères pour leur fratrie, les sœurs pour leurs frères.

Une prophétie

Dieu ne peut abandonner le Rwanda, nous avons trop prié pour ça. Mais le Rwanda n’est pas au mieux avec Dieu, car malgré notre indignation, nos mains restent sales. Nous devrons payer pour toutes ces erreurs, et j’espère que nous apprendrons à débattre de tout cela plutôt que de décider en cachette. Ma prophétie pour le Rwanda est celle de la croissance et du succès, mais construits sur de solides bases, des bases que constituent l’implication des rwandais au travail pour produire des biens d’exportation. J’ai travaillé dans une usine Rolls-Royce à Derby, j’y ai vu des Pakistanais quasi illettrés construire des moteurs d’avion. Si eux peuvent le faire, alors un villageois de Ruhengeri peut le faire aussi. Ma prophétie pour le Rwanda est que ses leaders comprendront le besoin d’ouverture et que la critique n’est pas la haine. Nous nous ouvrirons politiquement et connaîtrons le plus gros boom économique que l’Afrique ait jamais connu, mais un boom construit sur des bases solides, non sur des indicateurs. Ces industries gérées par le FPR deviendront le caillou dans sa chaussure, la plupart perdent déjà de l’argent et feront faillite dans l’année qui suivra. Elles ne sont pas assez compétitives pour survivre.

Il y a toute une économie parallèle au Rwanda, certains ont beaucoup d’argent de côté, sans compter les propriétés, les stocks et les prêts accordés. Ces businessmen ont été négligés et ils ne paient que des impôts nominaux, faire payer leurs compagnies demeure un problème. Ce déficit que nous avons accumulé est quelque part, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur, tout cet argent dépensé dans des biens de consommation, ces milliards de dollars, dans des biens bon-marchés importés de Chine, ils sont toujours ici. La diaspora est prête à investir : elle attend juste un changement de comportement de ceux qui sont au pouvoir. Nous devons à tout prix construire un secteur privé solide. 30% de rien, ça fait combien ? C’est ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui. Nous devons libéraliser l’économie, ou bien les actifs du FPR perdront toute leur valeur. Au sujet de la bulle du crédit ? Des maisons surévaluées de 18%, ça c’est criminel, et pourtant la bulle continue de grandir et grandir encore. Les maisons à 100.000 $ sont devenues la norme et les gens empruntent désormais 10 fois leur salaire pour pouvoir acheter. C’est surprenant, mais ça peut pourtant marcher si tous les propriétaires s’accrochent à leur maison.

Trop de gens ont prié pour que le Rwanda sombre de nouveau. Nous ne pouvons les laisser faire, ou bien nous méritons tous de mourir. Laissons les dire « abnyarwanda bananiwe kubana » [les relations entre Rwandais se dégradent]. Ca ne peut pas se produire, ou bien Dieu n’existe pas. Les Rwandais croient que Dieu est revenu se reposer chez eux, et c’est la seule raison qui explique que nous ayons réussi à surmonter le Génocide. Toutes les nations vivent des moments difficiles, mais le Rwanda pense qu’il peut rester à jamais assoupi dans une sorte de coma politique. Or ce n’est pas possible. Nous apprendrons que nous pouvons tous nous entendre, que chacun doit payer pour ses pêchés, et que Dieu répand l’amour partout où il passe. Les temps changent : une nation peut traverse des temps difficiles, grandir, puis prospérer. Le FPR fait beaucoup pour le Rwanda, que ce soit sur la mortalité infantile, le droit des femmes, la réconciliation, etc. Ses mérites doivent être reconnus, mais un élément est oublié : on nous empêche de mûrir politiquement. Peut-être le font-ils pour nous protéger, de la même façon qu’on enferme un enfant pour le préserver des dangers de la vie. Mais au moment où il fera face aux premières difficultés, il s’effondrera. Toutes les générations connaissent ce moment où la société se scinde selon les âges, où les plus jeunes acceptent les objectifs mais rejettent les méthodes. Le FPR peut-il se diriger vers un exercice du pouvoir plus souple, plutôt que de recourir sans cesse à la répression ? Mes amis me mettent en garde et me disent que je ne comprends pas ces personnes, qu’ils se fichent de ce qu’on pense.

Plus de peur, plus de silence, plus jamais, plus jamais, plus jamais. Je suis Rwandais, je l’ai toujours été et le serai toujours. Mon pays n’est pas la propriété d’un seul homme, et je ne l’abandonnerai jamais.

Longue vie au Rwanda.

mardi 28 août 2012

Agaciro Development Fund : outil rwandais de financement rwandais du développement à la rwandaise

EDIT le 16 octobre 2012 : les craintes que j'avais concernant l'adhésion au fonds et les pressions sur la population pour inciter aux contributions se vérifient jour après jour. Je ne compte plus les témoignages d'amis et autres connaissances m'expliquant que de très nombreux dons sont tout sauf volontaires. Les grandes sociétés sont elles-aussi concernées : le géant de la télécommunication MTN s'est vu "incité" à contribuer de façon conséquente. Je ne parle pas des employés du gouvernement dont certains donnent 10% de leur salaire pour le fonds. Ils le font soit-disant volontairement, mais difficile de voir où est la limite entre le "volontiers" d'adhésion et le "volontiers" pour se couvrir... Enfin certains artistes sont sollicités pour animer des soirées de promotion du Fonds. Là encore, on ne leur laisse pas vraiment le choix de refuser. Aucune menace n'est bien sûr directement brandie, mais pas besoin d'être Einstein pour lire entre les lignes et comprendre qu'on ne décline pas ce genre de proposition...

Le 23 août dernier, le président Kagame a procédé au lancement du « Agaciro Development Fund ». Cékeskecé ce truc ? Il s’agit d’un fonds visant à récolter les contributions des Rwandais du Rwanda, de la diaspora ou même des amis du Rwanda pour mettre en place une politique de développement qui ne repose pas uniquement sur l’aide budgétaire des pays étrangers. L’idée est que le pays entier, sur base du volontariat, puisse contribuer au développement du Rwanda et s’approprier pleinement le processus visant à sa modernisation.

Très intéressant sur le papier, ce procédé mérite qu’on s’y intéresse de plus près. Et comme toute réforme au Rwanda, quand on se penche sur la bête, on voit que derrière le côté pile brillant se cache un côté face qui soulève quelques questions. Je vais donc tâcher de présenter cet Agaciro Development Fund sous deux angles : d’abord sous le prisme d’un outil d’aide au développement pur, puis ensuite dans le contexte particulier du Rwanda.



           



Agaciro Development Fund : un outil national intéressant dans l’optique de réduction de la pauvreté

Dans le monde, plusieurs systèmes permettent de financer le développement d’un pays. Grosso modo, il s'agit de : l’emprunt sur des marchés dont le coût est le taux d’intérêt ; et l’aide extérieure, bilatérale (d’un pays à un autre) ou multilatérale (via des organisations internationales). Le budget du Rwanda dépend, à hauteur de 47% selon les chiffres officiels, des apports de l’aide extérieure. On trouve parmi les plus gros contributeurs les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union Européenne, la Belgique, et j’en passe (la contribution de la France ? Même pas une demie goutte d’eau…). Qui dit aide extérieure dit dépendance et marge de manœuvre réduite : d’où l’idée du Agaciro Development Fund.

Ce fonds permet à tout individu, institution, entreprise ou association de déposer une contribution d’un montant qu’il lui plaira, pour participer au financement des chantiers visant au développement de son pays. Ce mécanisme, qui implique directement la population bénéficiaire, est pleinement en phase avec les recommandations de la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement, qui place au premier plan la logique d’appropriation de l’aide par les populations bénéficiaires. C’est vrai qu’auparavant les donneurs avaient tendance à distribuer l’argent et exiger qu’il soit utilisé selon leurs priorités à eux plutôt que celles des récepteurs. Il est donc prévu que tous les ans lors du dialogue national (umushyikirano en kinyarwanda) qui permet à toutes les franges de la population de poser librement des questions aux dirigeants du pays, l’utilisation de ce fonds soit débattue et que les grandes orientations soient décidées par les Rwandais. Pas de comptes à rendre aux pays extérieurs, une marge de manœuvre on ne peut plus large, pour un développement auto-financé et choisi plutôt qu’imposé. On peut aussi souligner l’aspect positif d’un tel outil pour l’émergence d’une sorte de conscience politique, une sensibilisation sur le fait que tous les Rwandais ont la possibilité de s’intéresser aux affaires publiques qui dessinent l’environnement dans lequel elles évoluent.

Seulement, les choses ne sont pas aussi simples que ça. L’aide au développement s’est au fil des années dotée de mécanismes qui permettent de s’assurer de la bonne utilisation des fonds afin de prévenir les risques de corruption. Dans le cadre de l’Agaciro Development Fund, aucun mécanisme de la sorte n’a à ma connaissance été présenté comme garantie d’une utilisation optimale de l’argent. Il a juste été précisé que pour le moment le Ministère de l’Economie et des Finances allait l'administrer, mais que ce fonds aurait vocation à devenir indépendant et auto-géré. Dans mes lectures, il a une fois été mentionné que chaque année ce fonds ferait l’objet d’un audit annuel rendu public, point barre.

Et quid des grandes orientations à choisir ? Le dialogue national, bien qu’il consiste en une plate-forme d’échanges entre la population et les dirigeants, ne garantit pas la représentation équitable des catégories de la population. Il semble donc difficile que les Rwandais dans leur totalité soient associés à la gestion de l’argent dont ils ont doté le fonds. D’autant que je n’ai rien vu sur la composition d’un éventuel comité de pilotage des projets à financer, de la façon dont ses membres seraient désignés, etc.

Enfin quelle portée pour ce fonds ? Il est certes accessible à tous, particuliers comme entreprises, mais dans un pays où 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté, quel est le vrai pouvoir de cet outil financé par des individus plutôt préoccupés par l’alimentation et l’éducation de leurs enfants, le paiement de la mutuelle de santé et des taxes diverses ? Argument que le gouvernement ne souhaite pas considérer puisque pour lui, aucun montant cible n’a été fixé. Ce qui compte, c’est plus l’adhésion à la démarche que la contribution effective. Ce qui nous amène au 2e point.


Un outil rwando-rwandais à ancrer dans un contexte spécifique

                                 
Paul Kagame, président du Rwanda, 
le jour du lancement du fonds

Quiconque s’est intéressé au fonctionnement du Rwanda peut très rapidement en comprendre les ressorts : une politique volontariste axée sur le développement économique, qui passe avant tout par une dynamisation du secteur privé visant à rendre le pays indépendant de l’aide extérieure. Ce développement économique doit être le véritable moteur du développement social, de l’émancipation de la population et du renforcement des autres sphères qui concernent le bon fonctionnement d’une société (santé, culture, éducation, justice…). Dans cette optique, un exercice du pouvoir marqué par un fort contrôle de la population, qui doit soutenir sans faille son gouvernement et ne pas lui opposer de résistance. Et lorsque les observateurs extérieurs font remarquer à Kagame les obstacles à la liberté d’expression, l’espace médiatique restreint et l’absence d’une véritable force d’opposition politique, celui-ci adopte une stratégie de déni visant à discréditer les « donneurs de leçons qui n’ont pas levé le petit doigt pendant le génocide de 1994 alors qu’ils en avaient la possibilité ». Extrait de son discours prononcé lors du dernier dialogue national, en décembre dernier :

“They have questioned political space, freedom of expression and de­mocracy. They have made themselves teachers of political freedom, teach­ers of freedom of expression; they can’t be teachers of freedom when they give freedom to the murderers of our own people, freedom to Bagosora and his colleagues now walking free. And you come here to give us a les­son? […] We have fought for our freedom and freedoms for others. There are no lessons to learn from these people with double standards.”

Traduction : « Ils s'interrogent sur l’espace politique, la liberté d’expression et la démocratie. Ils se sont autoproclamés professeurs des libertés politiques, professeurs de la liberté d’expression ; mais ils ne peuvent enseigner la liberté quand ils accordent la liberté aux assassins de notre peuple, la liberté à Bagosora (cerveau présumé du génocide qui, au moment du dialogue national, avait vu sa peine réduite par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda) et ses collègues qui sont désormais libres. Et vous venez ici nous donner des leçons ? […] Nous nous sommes battus pour notre liberté et la liberté des autres. Il n’y a pas de leçon à apprendre de ces gens qui font du deux poids deux mesures. »

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec le Agaciro Development Fund ? Le terme « Agaciro » lui-même signifie dignité. On pourrait donc traduire toute l’expression par « Fonds de Développement Dignité ». Cet outil s’inscrit parfaitement dans la stratégie qui veut que le Rwanda obtienne sa dignité tout seul comme un grand, plutôt qu'après approbation de pays tiers. Kagame d’ajouter qu’aucun pays n’a jamais obtenu son développement en ne se basant que sur l’aide extérieure, tout en prenant soin de compléter par un gentil « ce fonds ne remplace pas l’aide, il vient en complément de celle-ci, pour une appropriation parfaite des Rwandais ». Un développement à la rwandaise donc, et si ça vous plaît pas c'est pareil.

C’est une stratégie louable que nombre d’économistes prônent, avançant des arguments particulièrement intéressants. La plus célèbre d’entre eux est certainement la Zambienne Dambisa Moyo, auteure du livre « L’aide fatale », qui dénonce les effets désastreux de l’aide au développement pour le continent africain. Elle explique que les ressources financières africaines ne doivent pas venir de l’aide étrangère, propice aux détournements de fonds, à la corruption et à l’enrichissement de ceux qui tiennent le pouvoir, au détriment des supposés bénéficiaires. Cette logique préfère un développement par l’emprunt sur les marchés, via lequel les gouvernements ont obligation de transparence et de résultats en vue d’obtenir leur réélection, puisque ce sont les électeurs qui, via les taxes qu’ils paient, remboursent les intérêts de la dette. Cette logique fait à mon avis fi du fait que dans de trop nombreux pays les élections libres et transparentes ne sont qu’un vœu pieux et que même le plus corrompu des gouvernements peut être réélu sans trop de problème. Mais c’est un autre débat, et revenons à nos moutons : un fonds qui s’inscrit dans la logique rwandaise de développement national. Soit.

Quel est le contexte actuel du Rwanda, et pourquoi le lancement de ce fonds maintenant ? A l’heure qu’il est, l’est de la RDC, zone frontalière du Rwanda, est en proie à un conflit entre des rébellions d’un côté, et l’armée appuyée par les Nations Unies de l’autre. Conflit aussi grave que passé sous silence par les médias. L’une de ces rébellions, le M23, a d’après l’ONU reçu un soutien matériel, financier et humain du Rwanda (soutien catégoriquement nié par les intéressés). En conséquence, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède ont décidé de suspendre une part de leur aide au Rwanda, en attendant des éclaircissements sur la question. Ces dernières semaines ont donc été assez agitées dans le coin, à base de rapports et de contre rapports, de concours de mauvaise foi et de cynisme, de bataille d’arguments. La situation serait comparable à celle d’une cour de récréation, si elle n’était pas aussi grave et n’avait pas causé la mort de centaine de personnes (sans compter les milliers de déplacés qui fuient les combats et sont logés dans des camps de réfugiés dans des conditions plutôt moyennes). C’est au moment où ces suspensions d’aide sont apparues que le Rwanda, dans une attitude de défiance plutôt que dans une volonté d’apaiser les tensions, a procédé au lancement de ce fonds. Ce qui est marrant c’est qu’on assiste à l’apparition d’un nouveau discours sur les origines de ce fonds, qui nie bien évidemment que ça soit une réaction aux suspensions d'aide : l’idée de sa création aurait germé au moment du discours national en décembre dernier. Alors certes le mot de « dignité » était déjà sur toutes les lèvres lors de ce dernier discours national, mais il l’est depuis maintenant plus de 10 ans. Personne n’est dupe. D’autant que sur le site officiel du Fonds, dans la rubrique FAQs, on retrouve le besoin de se justifier : « ce fonds est-il une réponse aux récentes décisions de suspension de l’aide de certains pays ? Réponse : pas du tout, ce sont deux choses qui n'ont rien à voir. L'idée du fonds est née pendant le dialogue national en décembre 2011 et continuera d'exister dans le futur. Cela dit il a pour objectif l'autonomisation financière du Rwanda ». De l’art de prendre les gens pour des cons, by Kigali and co. Ca me rappelle un sketche de je ne sais plus qui sur les maris qui trompent leur femme et ne savent pas le cacher en mode : "Bonjour chérie, t'as passé une bonne journée ? Moi super et je t'ai pas trompé je te jure". Ce qui est problématique de ce point de vue, c’est que la création de ce fonds amorce une attitude défensive et de défiance, qui vise à placer le Rwanda dans une position de victime d’un complot international fomenté contre lui et ses dirigeants.

Mais il ne faut cela dit pas voir le mal partout et reconnaître le mérite de l’outil. Ce Fonds fait ainsi écho à la volonté du pays de promouvoir un développement à la rwandaise, avec des solutions rwandaises, suivant les valeurs et la culture rwandaises. Dans cette même mouvance on retrouve les Gacaca, courts de justice traditionnelles qui ont permis le jugement de nombreux génocidaires (la reconstruction d’une justice et un traitement « normal » de ces génocidaires aurait pris plus de 200 ans) ou encore l’Umuganda, matinée de travaux communautaires normalement obligatoires le dernier samedi matin du mois, mais auxquels de nombreux rwandais dérogent. Ce sont des démarches louables et qui méritent d’être encouragées de par le monde car elles signifient ni plus ni moins que les avancées d’un pays n’ont pas pour origine exclusive l’intervention de l’extérieur. Le Rwanda est très fort pour confectionner ces solutions « faites maison », et la machine à communication pour les promouvoir est bien huilée : coordination des médias, lancement d’un compte Twitter pour l’évènement, prise de parole d’un rwandais lambda fier de contribuer au succès de l’opération (un chauffeur de moto taxi, incarnation s’il en est du type au revenu moyen qu'on croise absolument partout), rassemblement des autorités les plus importantes (président, ministres, gouverneurs de province, maires de districts), etc.



                              
L'ami Jean-Baptiste, chauffeur de moto-taxi, témoigne

En somme, si je devais conclure de la façon la plus objective possible, je dirais que la création de cet outil laisse augurer de très bonnes choses dans les pratiques relatives au développement : pleine appropriation des processus par la population bénéficiaire, création d’un nouveau schéma de financement de développement, promotion de l’utilisation de l’espace public. Outil novateur et potentiellement performant, à condition de le gérer en toute transparence, et de faire en sorte que les contributeurs soient étroitement associés à la définition des grandes lignes. 

Attention aussi à ce que ce genre d’initiative ne devienne pas un instrument visant à créer un bloc et se mettre dans une attitude défensive, à se replier sur soi face à ce qui est perçu comme une menace extérieure. Dans le contexte rwandais en particulier, familier de ce genre de discours, il faudra veiller à ce que l’adhésion à ce fonds ou au contraire la formulation de critiques à son encontre ne soit pas le thermomètre qui permette de vérifier dans quelle mesure la population soutient son gouvernement, et que le refus de contribuer à l'alimenter ne soit pas source de discrimination. D'autant qu'il est facile de pister ceux qui contribuent, notamment via SMS (on notera au passage que la France et l'Europe ont un sacré retard sur l'utilisation des téléphones portables comme moyen de paiement !).

Avant de se projeter vers l’avenir et de spéculer sur la réussite ou l’échec de l’outil, on peut déjà s’intéresser aux contributions qui ont été faites : le jour du lancement, le fonds a levé 1,2 milliards de francs rwandais, soit environ 1,6 millions d’euros. Quelques jours avant, un article du New Times, la Pravda rwandaise, parlait de plus d’un milliard d’euros nécessaires à la construction d’infrastructures qui permettraient de faire avancer considérablement le pays. A vous de choisir si vous préférez voir la première petite goutte, ou l’énorme océan dans lequel ça se perd...