dimanche 20 mai 2012

De l'urbanisme à Kigali

Lors de mes récentes pérégrinations sur Facebook, je suis tombé sur une photo qui a pas mal tourné dans mes contacts de Kigali, représentant l'évolution urbaine de la ville en une dizaine d'années. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le changement est impressionnant. Voyez vous-mêmes :


Impressionné par l'évolution, et afin de contribuer à mon échelle à déconstruire l'image négative du Rwanda en occident, j'ai à mon tour partagé l'image en commentant "good job Rwanda". Deux réactions m'ont donné envie de poster un billet sur l'urbanisation à marche forcée que les autorités impriment à Kigali. La première vient d'Alex, un ami Français depuis rentré au pays et qui faisait son service civique au comité national olympique rwandais : "question débat : est-ce forcément signe de good job?". La seconde vient de Mirko, un consultant italo-français passé par Kigali pour une mission d'un peu plus de deux mois : "je préfère la photo d'en bas : la grande tour a des magasins type Apple store qui vend des ipods à 260 dollars au lieu de 100, mais surtout un magazin style 'habitat' qui vend des assiettes pour la cuisine à 21 dollars pièce ! Il y avait de la poussière sur ces assiettes car personne ne les a achetées depuis 2011". En deux commentaires, le débat était lancé : est-ce qu'on ne met pas un peu la charrue avant les boeufs en dotant la ville de telles structures ? Le Rwanda est-il prêt à s'engager vers une économie basée sur la consommation de masse telle que celle que l'on connaît en Occident ?

Deux questions qui mettent en avant les deux piliers sur lesquels le Rwanda a décidé de fonder son développement (le tout est vulgairement schématisé et ne doit pas éclipser les réalisations du pays dans d'autres secteurs) : une ville vitrine, Kigali, dont le rayonnement bénéficiera in fine au territoire entier ; et une croissance exponentielle du secteur privé qui agira comme véritable moteur de la croissance, en substitution de l'aide publique au développement qui donne peu de marge de manœuvre au pays (faible efficience économique, comptes à rendre aux bailleurs, etc.). 

Je vais laisser de côté le développement du secteur privé et discuter le premier axe : l'urbanisation de Kigali et ses alentours. Plusieurs éléments ont rendu indispensable une réflexion à ce sujet : presque 1 million d'habitants dans la capitale rwandaise ; une croissance démographique assez élevée qui laisse augurer d'une rapide augmentation de la population ; un territoire grand comme la Bretagne et une pression démographique forte ; une volonté de faire de Kigali un hub des services et de la finance pour l'Afrique de l'Est. 

L'aménagement de la capitale doit donc d'une part répondre à une contrainte démographique (comment loger, à l'avenir, une population croissante sur un territoire limité ?), et doit d'autre part transposer dans la réalité une vision stratégique (comment transformer une ville de taille moyenne et aux infrastructures originellement pauvres en un centre financier de référence pour la région ?). De la réflexion menée par les autorités locales a accouché un "urban master plan" qui fixe les grandes lignes du développement de la ville. A quoi est-ce cela ressemble ? Ben tout simplement à ça :



Dubaï a du souci à se faire... A mon sens, il s'agit cela dit plus d'une vision vers laquelle tendre que d'un objectif à atteindre à tout prix. J'ai eu l'occasion, en août dernier, lors de l'exposition de la Fédération du Secteur Privé, de discuter avec un type qui gérait le stand présentant le master plan. Ses réponses plus qu'aléatoires (pas grand chose sur les financements, pas plus sur les constructeurs, rien sur les projections en termes d'année de fin des travaux...) ont largement confirmé mon scepticisme quant à ce plan. En témoigne le statut quo en ce qui concerne la construction du convention centre de Kigali, qui devrait ressembler à ça :


Joli édifice hein ? Sauf que lors de mon arrivée en janvier 2011 le chantier était déjà commencé, et que depuis il a peu ou prou avancé. "La faute à la crise", m'a-t-on dit, "les caisses sont vides et les travaux suspendus". Possible... 

Mais au-delà des réserves quant aux ambitions démesurées de la ville, c'est la forme qui est sujette à question. A l'heure actuelle, les vallées de Kigali sont occupées par des industries implantées depuis un moment, ou par un habitat qui s'apparente à des bidonvilles (très petites habitations entassées les unes contre les autres, pas d'aménagement pour l'évacuation des eaux usées, accès à l'eau et à l'électricité limité, etc.). Or ce sont ces vallées mêmes qui doivent être réinvesties : l'expropriation des habitants qui les peuplent est inéluctable. Comme à chaque fois qu'un Etat décide de la construction de nouvelles infrastructures, me direz-vous. Sauf que, normalement, certains garde-fous imposent de respecter des procédures qui garantissent un minimum de protection aux expropriés. Allez parler de ces procédures aux habitants du quartier de Kimicanga, à deux pas de chez moi, qui ont eu deux semaines pour déguerpir et se trouver un toit ailleurs... 

Destruction d'une maison à Kimicanga

Comme d'habitude, ce sont les pauvres qui trinquent. Mais cette fois, ils ne sont pas seuls. Lors de mon retour à Kigali en octobre, j'ai été surpris de constater que nombre d'établissements (restaurants, bars, clubs) avaient dû mettre clé sous la porte pour non respect des standards du plan d'urbanisme. Pour certains, leur unique faute était de se trouver dans un quartier voué à devenir exclusivement résidentiel. Pour d'autres, c'est une cuisine trop petite ou des toilettes mal placées qui scellaient leur sort. Au titre des établissements fermés, on peut citer les regrettés Shokola (à Kiyovu,) Papyrus (Kimihurura), Quelque Part (Nyarutarama), et j'en passe. J'ai l'impression qu'on sacrifie l'âme de certains quartiers sur l'autel du sacro saint développement.

Plus récemment, c'est le Ishyo Arts Center (dont j'avais précédemment parlé, et qui a d'ailleurs pris une tout autre dimension depuis mon article, pour le plus grand plaisir des amateurs de culture à Kigali) qui a failli se faire expulser. Voici les explications qu'on m'a fournies : le centre est situé sur un complexe (partagé avec le restaurant/bar/club Shooters et le Goethe Institut) possédé par l'Etat. Ce dernier a reçu une offre d'un investisseur pour construire un centre commercial. Quand on voit dans quel quartier se trouve ce complexe, on a du mal à imaginer un tel édifice y sortir de terre... 10 jours avant la date effective de l'expropriation, Ishyo a rendu la nouvelle publique. Grâce à une forte mobilisation des visiteurs du centre, les autorités ont accordé un délai supplémentaire pour la recherche de nouveaux locaux dignes de ce nom. Outre le peu de temps octroyé aux expropriés, c'est ici l'absence criante de considération de l'art et la culture comme parties constituantes d'une cité qui étonne et énerve. 

Dernier exemple : afin de sécuriser la ville et dans une optique de formalisation de l'économie, il a été décidé d'interdire les ventes dans la rue. Alors que dans les villes des pays alentours on peut facilement se procurer un peu de tout et surtout de n'importe quoi, les rues du centre-ville de Kigali ne proposent pas grand chose d'autres que du crédit pour son téléphone. La démarche est compréhensible, mais la manière laisse là encore à désirer. Je passe sur le traitement réservé aux vendeurs de rues, qui sont embarqués et dépossédés de leurs marchandises... Un marché couvert vient d'ouvrir ses portes en centre ville, permettant aux anciens vendeurs de rue d'avoir un stand fixe. C'est bien. Mais il semblerait que la dimension "prix" ait été oubliée par les autorités : qui dit marché couvert et stand fixe dit taxe à payer par les vendeurs, répercussion à la hausse sur les prix, et vie chère. Je viens de recevoir 4 amis du Burundi pour le week end, ils hallucinent un peu quand ils regardent les prix affichés sur les étiquettes... Malheureusement, cet élément donne raison à Mirko qui disait que les assiettes vendues 21 dollars pièce étaient couvertes de poussière car n'intéressaient pas grand monde. Si une classe moyenne est réellement en train de voir le jour à Kigali, c'est à celle-ci qu'il faut s'adresser et proposer des biens de consommation à leur portée. Importer un style occidental (ipod, décoration type Ikea) dans un pays où 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté ne va pas contribuer à réduire les disparités de classes et à tirer le pays vers le haut. 

Je reviens donc à la question qui m'a conduit à rédiger ce post : est-ce qu'on n'est pas en train de mettre la charrue avant les boeufs ? La réponse doit s'inscrire dans le contexte très particulier du Rwanda, où la volonté de changement est affichée partout, en premier lieu par le président lui-même, mais où les chemins à emprunter sont parfois mal fléchés. Il est louable de vouloir aller de l'avant pour sortir le pays de la pauvreté : reste à faire en sorte que les avancées soient cohérentes et que les fruits soient équitablement redistribués. A court terme, il est vrai que toutes les franges de la population ne bénéficieront pas de ces brusques avancées de la même façon, ce qui créera certainement des frustrations. A moyen terme, il faudra veiller à ce que la population soit étroitement associée à la prise de décision, soupape qui permettra de décompresser un peu en cas de mécontentement des moins favorisés. 



lundi 7 mai 2012

Classe politique cherche renouveau désespérément. Candidats non sérieux s'abstenir.

7 mai 2012. Le réveil sonne, on regarde l’heure, 7h30. On se prend à espérer – comme tous les matins d’ailleurs – que 5 minutes de semi sommeil en plus seront salvatrices. 7h35, les notes aiguës du réveil nous tirent finalement des bras de Morphée. Un café, un toast, des grommellements en guise de paroles jusqu’à ce qu’une bonne douche achève de nous réveiller. Un pantalon, une chemise, et en route pour le boulot. Bref, un lundi matin comme les autres. Ce qui pensaient que le changement, c’était maintenant, commencent à se raviser.

Au terme d’une campagne à mon sens calamiteuse, c’est donc François Hollande qui l’a emporté sur Nicolas Sarkozy. Le lundi 7 mai, la France se réveille socialiste. La dernière fois, c’était il y a presque 20 ans… Pour être honnête, je me rappelais pas trop de ce que ça faisait. Je vais vous le dire : c’est bizarre en fait. Pendant cinq ans, j’ai enduré les pathétiques tribulations de notre président, qui n’en finissait pourtant plus de nous assurer qu’il avait changé et pris de la hauteur. Pendant 5 ans, j’ai patiemment attendu le jour de son éviction en courbant l’échine face aux coups de boutoir que subissaient les valeurs humanistes auxquelles je suis profondément attaché. Et hier, enfin, la délivrance, l’heure de dire au revoir. Celui qui avait hésité à se représenter au vu des sondages les plus déprimants a au final voulu croire en sa bonne étoile jusqu’au bout. Raté. Tant mieux. Voilà pour le verre à moitié plein.

Le 24e président de la République française se nomme François Hollande. Celui qui avait vu ses rêves d’Elysée kidnappés par un DSK médiatiquement omniprésent se retrouve aujourd’hui chef de l’Etat. Les Français ont plébiscité un homme sobre, « normal » pour les diriger. Un homme qui a fait son beurre sur les échecs et écarts de son prédécesseur. Un homme qui, malgré l’honnêteté qui l’anime très certainement, n’a finalement pas grand-chose d’autre à proposer que de faire l’exact contraire de ce qu’a fait Sarkozy. Voilà pour le verre à moitié vide. Enfin on va quand même attendre un peu avant d’enterrer vivant un président à peine élu, et le féliciter pour sa victoire. Cela ne m’empêchera cependant pas de dresser quelques constats sur le paysage politique du pays, à la lumière de ce qui s’est dit ces derniers mois.

On peut se réjouir des bons chiffres de l’abstention, mais comment ne pas tiquer quand on voit une Marine le Pen figurer en 3e position du premier tour... La faute à quoi, la faute à quoi ? On sait que les partis extrémistes ne se portent jamais mieux qu’en tant de crise. A cette remarque d’ordre général, Devedjian (que je n’apprécie que moyennement d’ailleurs) a ajouté une phrase qui mérite qu’on s’y intéresse : « l’extrême droite n’est jamais aussi forte que quand la droite est faible ». Dupont-Aignan s’est inscrit dans le même registre hier soir lors de la proclamation des résultats : « 5 défaites en 4 ans, il va être temps de changer de droite ». Il est vrai que dès son arrivée à la tête de l’Etat – et, pour être plus précis, alors même qu’il occupait les fonctions de ministre de l’intérieur – Sarkozy a voulu faire de la sécurité la priorité numéro 1 de l’action publique dans le pays. Après tout, le droit de vivre en sécurité est fondamental et ne saurait être ignoré. Soit. Les choses ont commencé à se gâter quand on y a accolé les termes « immigration » et « répression ». Discours de Grenoble, débat sur l’identité nationale, statut pénal des mineurs, stigmatisation de l’Islam en France, etc. Autant de paroles et d’actes de nature à attirer les électeurs du Front National et surtout à en légitimer les thèses. Quand, dans cette campagne, on nous dit que la priorité numéro 1 des Français c’est la viande halal, alors que le chômage est à un niveau alarmant et qu’on parlait encore d’explosion de la zone euro quelques semaines auparavant, il y a de quoi se poser des questions. En somme, Nicolas Sarkozy a voulu imprimer une vision très droitière à l’UMP, au plus grand bonheur des membres de la droite populaire, alors que la volonté initiale de l’UMP était de rassembler toutes les sensibilités de droite dans un grand mouvement. Des voix se sont élevées contre cette stratégie, parfois publiquement, souvent en off (cette pratique qui consiste à faire semblant de faire des confidences aux journalistes en croisant les doigts très forts pour qu’ils les reprennent dans leurs papiers). Alors que l’UMP avait jusqu'à maintenant réussi à transcender les courants de droite, il a fallu un quinquennat au président pour foutre une pagaille qui jusqu’alors était l’apanage du parti socialiste, au plus grand bonheur de ses opposants. S’il est trop tôt pour tirer un véritable bilan des années Sarkozy, il est assez juste de dire que le petit homme a mis en péril l’unité de son parti en s’enfermant dans une stratégie qui le déshonore. Il va falloir attendre les élections législatives pour se prononcer, mais les raisons d’espérer sont minces. « Raisons d’espérer », dis-je, moi qui me suis positionné en pourfendeur du parti au pouvoir ? C’est ce qui m’amène au second constat.

Aujourd’hui, absolument tous les échelons administratifs de la République sont à gauche : départements, régions, Sénat et Etat. Si les élections législatives devaient elles aussi consacrer une victoire socialiste, son hégémonie serait suprême. On serait dans une situation où un parti qui rassemble un peu plus d’un quart des votants au premier tour de l’élection présidentielle (élection qui, de par la diversité des candidats qui s’y présentent, reflète à mon sens pas trop mal les convictions des Français) dirige un pays tout entier. Est-ce que je suis le seul que ça dérange ? Une démocratie saine est une démocratie représentative : on n’y est pas. Alors on me dira qu’il fallait s’adapter aux règles du jeu et qu’il faut s’en prendre qu’à soi-même. Je répondrai qu’il y a un moment où il faudrait repenser les règles de jeu, édictées il y a plus d’un demi-siècle dans un contexte où la France se remettait de conflits violents qui menaçaient son unité. Aujourd’hui, quelle opposition face à un parti socialiste tout puissant ? En l’absence de partis forts, aucun débat ne pourra être sereinement conduit, au détriment du pays dans son ensemble. On en saura un peu plus sur l’avenir de l’UMP dans quelques jours…

Et le centre dans tout ça ? C’est l’objet de mon 3e constat. Alors qu’il remontait dans les sondages et avait atteint jusqu’à 14% d’intentions de vote, François Bayrou n’a pas su montrer aux Français que le costume de président n’était pas trop grand pour lui. Il n’a, à mon sens, pas su prendre le rythme d’une campagne qui s’est incroyablement accélérée (en même temps qu’elle est tombée dans la médiocrité) au moment où les cadors sont entrés en jeu, mais surtout au moment où Mélenchon s’est mis à occuper le maigre espace médiatique traditionnellement réservé aux candidats non PS ni UMP. Et pourtant, je persiste et signe en affirmant que le Béarnais avait la meilleure vision pour la France : renforcement de la démocratie, assainissement des finances publiques, accent mis sur l’éducation, cohésion sociale, véritable projet sociétal, etc. La consigne de vote de Bayrou au 2e tour a choqué certains : elle me paraît pourtant logique et se fait l’écho des valeurs qu’il n’a de cesse de prôner. Certes, le programme économique du socialiste est fragile, mais Bayrou a fait le choix de la responsabilité en désignant la candidat qui rassemble plutôt que celui qui a passé 5 ans à jeter l’opprobre sur les minorités. Cette consigne a créé une onde de choc : elle met fin à la croyance largement répandue selon laquelle le centre est une branche de la droite (l’UDF en est l’illustration), en prenant fait et cause pour la gauche. Tournant historique qui, je l’espère, sème les prémisses d’un centre véritablement indépendant, qui ne reçoit d’ordre de personne et joue pleinement son rôle de 3e force. Là encore, les législatives viendront confirmer ou infirmer ce que j’espère être une véritable émancipation. La clé de la réussite sera, je pense, une restructuration complète du fonctionnement du Mouvement Démocrate, très souvent critiqué pour son manque de transparence, son opacité, et la main mise de Bayrou à sa tête. Peut-être est-il temps de passer la main…

Le 4e constat relève plutôt d’une impression : tous les candidats ont raté un rendez-vous historique important qui aurait permis de redonner un coup de fouet à la construction d’une Europe forte. Alors que Sarkozy parlait de sortir de Schengen, Hollande souhaite lui rediscuter les accords européens obtenus après des négociations marathon. Surtout, le débat de l’entre deux tours a été l’occasion de réaliser à quel point nos politiques souffrent d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Allemagne, mais aussi et surtout affichent un mépris certains à l’égard de nos autres partenaires européens. A croire que l’Europe se résumé à l’Allemagne, le bon élève d’un côté, et l’Italie, l’Espagne et la Grèce, les canards boiteux de l’autre. Navrant… Plus que l’Europe, c’est l’absence de la politique étrangère dans les débats qui m’a frappé. Rien sur le place de la France dans le monde, sur les grands axes de coopération à entretenir, sur la réanimation de l’Union pour la Méditerranée, sur la réforme des institutions de Bretton Woods ou du Conseil de Sécurité des Nations Unies, sur les partenariats indispensables avec les économies émergentes, sur l’aide publique au développement, le multilatéralisme, etc. Si en temps de crise les questions d’ordre intérieur doivent faire l’objet d’un débat profond, faire l’impasse sur l’extérieur trahit un manque de vision pour le pays. D’autant que les deux thématiques se recoupent : la stabilité économique et financière du pays passe par le maintien de la zone euro et la réforme des systèmes monétaire et financier internationaux ; la réduction du chômage dans une économie mondialisée trouvera son salut dans l’augmentation de la compétitivité de nos entreprises ; l’approvisionnement en énergie dépend de nos relations avec les pays fournisseurs de matières premières ; la promotion des droits de l’Homme n’a de meilleure arène que les tribunes des organisations internationales ; etc.

En somme, ce fût une campagne bien pauvre, polarisée sur quelques sujets marquants car polémiques et vendeurs mais malheureusement pas clés pour la France. L'extrême droite est requinquée, la droite est déstructurée, la gauche monopolise l’exercice du pouvoir, le centre va vivre des moments décisifs pour son avenir, mais personne ne sait où va la France dans le monde…

Pour terminer ce billet pas vraiment optimiste, une pensée pour Ségolène Royal, qui passe deux fois à côté de l’Elysée…




lundi 23 janvier 2012

90

90. Quatre vingt dix. Ou nonante, au choix. C’est le nombre de jours qu’il reste avant le premier tour des élections présidentielles françaises. 90 jours pour réfléchir à celle ou celui qu’on aimerait voir à la tête de notre pays pour les 5 années à venir.

90 déceptions

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le mandat de Sarkozy a été frappé du sceau de l’échec. Non seulement car l’élu n’a pas respecté les promesses qui avaient conduit les Français à voir en lui l’homme providentiel qui nous sortirait de l’impasse, mais aussi parce que cet homme, non content d’avoir enfumé la France, nous a aussi fait reculer. Chômage, éducation, dette publique, cohésion sociale, politique étrangère… J’ai beau chercher, je ne vois rien de positif dans l’action de Nicolas Sarkozy Premier (et certainement le dernier d’une lignée que j’espère aussi courte que possible). Le nombre de demandeurs d’emploi a explosé, notre éducation fait peine à voir et les aveugles suppressions de poste n’y sont pas complètement pour rien, notre dette publique est rouge et vire à l’écarlate, les Français ont été montés les uns contre les autres avec d’un côté les bons, dont les arrière arrière arrière grands parents côtoyaient les Voltaire, Rimbaud ou Molière, et de l’autre ceux dont la grand-mère s’appelle Rachida ou le papa Mamadou. Je zappe sur les écarts de richesse qui ne font qu’augmenter et que le gouvernement semble encourager en menant une politique fiscale aussi cohérente que les schémas tactique de Domenech pendant la coupe du monde en Afrique du sud. Quant à notre politique étrangère… Certains la brandissent comme LA réussite du mandat du petit homme : règlement de la crise géorgienne, sauvetage de l’euro, intervention en Libye… On devrait peut-être aussi parler de l’échec d’une Union pour la Méditerranée mort-née, des atermoiements de la diplomatie française au sujet du printemps tunisien, de la réintégration de l’OTAN, et de notre absence totale de stratégie à long terme avec les grandes puissances émergentes type Chine ou Brésil, qui pointent respectivement désormais aux 2e et 6e rangs en termes de puissance économique mondiale.

Navigation à vue : c’est le terme qui qualifie le mieux les réformes successives entreprises par un gouvernement dépassé par les évènements. Les heures supp défiscalisées ont laissé la place à une réflexion sur le chômage partiel ; le bouclier fiscal a été détricoté jusqu’à la dernière maille ; on accueille Kadhafi à la maison avant de payer ceux qui lui mettent une balle dans la tête ; on vante un couple franco-allemand qui en plus de n’avoir pas grand-chose de français, est une insulte à nos 25 autres partenaires. Et j’en passe…

90 raisons de s’inquiéter pour la suite

Cette inconsistance dans les réformes menées par notre gouvernement trahit un amateurisme que des opérations de com’, toutes soignées soient-elles, ne sauraient dissimuler. Je demande à tous ceux qui ont encore un doute sur l’incapacité de notre président à mener le navire France, à tous ceux qui ressortent l’argument de la crise pour justifier de telles inepties, je leur demande d’ouvrir les yeux : notre président est nul, et la clique qui l’accompagne, à l’exception de quelques-uns, n’aide pas. Les Frédéric Lefebvre, Nadine Morano, Claude Guéant, David Douillet, Brice Hortefeux, Xavier Bertrand et compagnie : ça suffit ! Si cet attelage là, comme il le clame, parvient à œuvrer pour la France, c’est en lui préparant une définitive place dans les livres d’Histoire, au rayon des grandes puissances du passé.

On pourrait se réjouir des prochaines échéances, l’occasion de se débarrasser de cet homme qui mouline autant qu’il rame. Mais malheureusement, Sarkozy n’est jamais aussi bon que quand il est au pied du mur, et les Français n’ont jamais eu autant envie qu’on les caresse dans le sens du poil, qu’on les rassure, qu’on leur dise des mots doux. A ce petit jeu, ce qui nous sert de président est champion. Et quand je regarde de l’autre côté de l’échiquier, du côté de ceux qui prônent le « changement, et maintenant », je n’ai pas particulièrement de raisons de me rassurer. Le candidat du parti socialiste a réussi à faire oublier sa mollesse, son inexpérience et son absence de vision, au prix d’un régime qui lui a fait perdre quelques kilos et surtout grâce à un bien heureux épisode qui l’a propulsé sous les projecteurs pendant que son ami Dominique rongeait son frein à l’ombre. J’ai attendu son discours du Bourget pour tâter le calibre du bonhomme, et le résultat est très simple : le changement version Hollande 2012, c’est de prendre tout ce que Sarkozy a fait, et de faire exactement le contraire. Vaste programme, comme dirait l’autre. Quelle vision ! Quelle ambition pour la France !

90 raisons d’espérer

En 2007, François Bayrou faisait 18% des voix. Il aurait pu être l’arbitre du 2e tour des élections présidentielles et faire basculer le sort de la France, mais fidèle à ses principes, il a refusé de cautionner un système dont il dénonçait les abus, les dysfonctionnements, les dégâts. Cinq après, toutes ses prédictions sont devenues réalités, pendant que toutes ses préconisations étaient écartées du revers de la manche avec mépris. Que disait-il en 2007 ? « La France vit au-dessus de ses moyens, ses déficits et son endettement ne seront pas tenables sur le long terme. La France ne produit plus et doit retisser un réseau dynamique de PME. La construction de l’Union Européenne doit redevenir une priorité et faire l’objet d’une attention constante. Les efforts doivent être orientés sur l’éducation : il est intolérable que des enfants ne sachent pas lire en arrivant en 6e. Il faut réinstaurer du dialogue social dans le monde du travail, pour que les réformes ne soient plus un produit du gouvernement, mais le résultat de grandes concertations. La démocratie s’affaiblit, en témoigne une abstention de plus en plus prégnante : il faut réintroduire une dose de proportionnelle pour que la voix de chacun compte ». Je continue, ou est-ce que c’est suffisant ? Les peurs du Béarnais étaient malheureusement fondées, et ses prévisions d’une désolante précision.

Quelles sont les raisons d’espérer dans ce contexte ? Malgré la crainte qu’il m’inspire, j’ai foi en le peuple Français. Nous avons été aveuglés par des discours truffés de promesses scintillantes et pleins de lendemains qui chantent : le réveil s’avère être brutal, et je ne suis pas sûr que 65 millions de personnes apprécient vraiment cette vilaine gueule de bois... Ce dont nous avons besoin, c’est d’une personne qui rassemble autour d’une vision novatrice, d’une personne qui comprenne les enjeux de la situation, qui sache comment relever les défis qui nous sont imposés. Une personne qui sache faire la part des choses entre pragmatisme et idéalisme. Une personne dont la clairvoyance et la détermination doteront notre pays des outils nécessaires pour le remettre en marche.

Le 22 avril 2012, c’est plus qu’un bulletin que nous mettrons dans une urne : nous allons décider si nous choisissons de recycler des méthodes du passé, ou si nous allons donner sa chance à l’innovation. Il s’agit d’un petit geste, mais qui, si chacun s’y met, peut devenir une véritable vague : ne perdons pas cinq ans de plus, en 2012, c’est Bayrou ! 

mardi 17 janvier 2012

Bruguière VS Trévidic

Il y a une semaine jour pour jour, une page importante de l’histoire du Rwanda s’est écrite. Le juge anti-terroriste français Marc Trévidic rendait son rapport sur l’attentat perpétré le 6 avril 1994 contre l’avion du président du Rwanda Juvénal Habyarimana, élément déclencheur du génocide contre les Tutsi. Petite chronologie des faits pour mieux comprendre  les faits et leur portée.

1962 : le Rwanda devient indépendant. Les Hutu prennent le pouvoir, et commencent les massacres de Tutsi, ethnie à laquelle appartient la famille royale, pour leur faire payer leur domination sur le royaume.
1990 : depuis l’indépendance, des milliers de Tutsi ont fui les massacres ethniques et trouvé refuge dans les pays voisins, notamment Ouganda, Congo, Burundi. En Ouganda, ils ont formé le FPR, avec à leur tête l’actuel président du pays Paul Kagame. En 1990, avec le soutien de l’Ouganda et d’autres pays anglophones (USA, Angleterre), le FPR attaque le Rwanda pour renverser la dictature Hutu de Juvénal Habyarimana.
1993 : signature des accords d’Arusha devant mettre fin au conflit, instaurer un processus de paix, et partager le pouvoir entre le gouvernement Hutu et la rébellion Tutsi. Mais les extrémistes Hutu, peu enclins à partager le pouvoir, retardent leur mise en place.
6 avril 1994 : Juvénal Habyarimana, président du Rwanda, revient de Tanzanie où il vient de ratifier la mise en place des accords d’Arusha. Alors qu’il s’apprête à atterrir sur le sol rwandais, l’avion qui le transportait est touché par un missile sol-air et explose en plein vol. Tous les occupants à bord sont tués : le président rwandais, son homologue burundais qui l’accompagnait, des responsables de l’état-major, et tout l’équipage, français. Les Tutsi de Paul Kagame sont accusés d’être à l’origine de l’attentant : les massacres systématiques de Tutsi commencent alors en représailles. Ce qu’on appellera plus tard le génocide durera 100 jours.
Août 1997 : les familles des membres de l’équipage français portent plainte.
Mars 1998 : le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière est chargé d’instruire l’affaire.
Fin 2006 : l’enquête de Bruguière conclut à la culpabilité des hommes de Paul Kagame. Ce dernier aurait ordonné l’attaque contre l’avion car il savait qu’elle provoquerait un chaos sans précédent dans le pays, lui donnant ainsi le champ libre pour envahir le Rwanda et s’emparer du pouvoir. Neuf mandats d’arrêt sont lancés contre des proches du président. En réaction, Kigali rompt ses relations diplomatiques avec la France.
2008 : le juge Marc Trévidic succède à Bruguière à la tête de la section anti-terroriste du parquet de Paris. Il reprend l’enquête menée par son prédécesseur à zéro, en se basant non pas sur des témoignages, mais sur des faits réels.
10 janvier 2012 : le juge Trévidic rend son rapport sur l’attentat : les missiles ont été tirés d’un camp militaire des FAR (Forces Armées Rwandaises), endroit dans lequel il est hautement improbable que des hommes du FPR de Paul Kagamé se soient infiltrés. L’attentat aurait donc été commis par des extrémistes Hutu, mécontents du partage du pouvoir accepté par leur président.



Décombres du Falcon 50 d'Habyarimana
  
L’enjeu du rapport

Lorsqu’en 2006 le juge Bruguière lance des mandats d’arrêt contre des proches du président rwandais, qu’il accuse d’être à l’origine de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, Kagame est furieux est rompt immédiatement les relations avec la France. Pourquoi une telle réaction ? Tout d’abord, Kagame est arrivé au pouvoir après avoir mis fin au génocide : de là il tient sa légitimité. L’accuser d’être à l’origine de l’acte qui a déclenché le génocide constitue un affront contre tout le gouvernement, qui passe ainsi du statut de sauveur à celui d’instigateur d’un drame qui a coûté la vie à près d’un million de personnes. Deuxièmement, faire porter le chapeau à Kagame revient à nier la planification du génocide, et de fait la qualification même de génocide. En effet, selon le gouvernement actuel, les massacres avaient été planifiés de longue date, et l’attentat contre l’avion devait en être la première étape. Seuls des Hutu ont donc pu abattre l’avion, instrumentaliser l'attaque et accuser les Tutsi, pour pouvoir débuter les tueries. Les conclusions de Bruguière sont donc, au regard de Kigali, jugées comme scandaleuses car négationnistes. Troisièmement, les accusations viennent d’un juge français, alors que de forts soupçons pèsent à l’époque sur l’implication de la France dans le génocide, notamment par des ventes d’armes et un soutien militaire inconditionnel au gouvernement d’Habyarimana. C’en est trop pour Kagame : la France aurait indirectement participé au génocide, et accuserait désormais ceux qui y ont mis fin ? Les relations sont stoppées d’emblée.

Ces dernières reprennent en novembre 2009, au tout petit trot. Sarkozy se rend à Kigali début 2010 et reconnaît des erreurs d’appréciation. Puis Kagame effectue une visite officielle à Paris en septembre 2011, où il explique qu’il n’attend pas d’excuses de la France. Ces deux visites successives marquent un début de réchauffement, qui sera malheureusement douché par l’annonce du rappel par Paris de l’ambassadeur de France ici, en novembre dernier. Depuis, Kigali attend de notre gouvernement des signaux, des gestes de bonne volonté. C’est dans ce contexte que le rapport du juge Trévidic est sorti. Le contexte est tendu, et les enjeux considérables : il a non seulement dans ses mains le destin d’un pays qui va pouvoir juger son gouvernement à l’aune de preuves scientifiques ; et ses conclusions auront une grande importance dans le processus de normalisation de relations entre France et Rwanda.



Septembre 2011, visite du président Kagame à Paris 

Que dit le rapport ?

Le mardi 10 janvier donc, devant les familles des personnes ayant péri dans l’attentat du 6 avril 1994, le juge Trévidic présente son rapport. Il s’est rendu au Rwanda en septembre 2010 en compagnie d’experts (balistique, acoustique, topographique), puis a interrogé dans la foulée les personnes mises en cause par Bruguière, sur un territoire neutre, au Burundi (les interrogatoires n’auraient pas pu avoir lieu en France, puisque les personnes interrogées étaient sous mandat d’arrêt). Deux témoignages clés notamment, ceux d’un officier belge et d’un officier français présents sur les lieux, ont permis d’aboutir aux conclusions suivantes : deux missiles SAM16 ont été tirés lors de l’approche de l’avion, dans une trajectoire droite-gauche vue de la piste de l’aéroport. Le premier a raté sa cible, et le second a heurté le flanc gauche de l’avion au niveau du réservoir, le transformant en boule de feu et ne lui laissant aucune chance. D’après les expertises, les missiles n’ont pu être tirés à plus de 3km de l’aéroport (ferme de Masaka, zone où des soldats du FPR auraient pu être en place), mais depuis une zone qui à l’époque était occupée par les FAR, Forces Armées Rwandaises : le camp Kanombe. Ceci vient contredire la thèse Bruguière, puisque des soldats du FPR n’ont pu se trouver présents à ce moment. Le clan Kagame est disculpé.





Les réactions

Côté rwandais, le gouvernement s’est bien sûr félicité de ces résultats, dans un premier temps par l’intermédiaire de la ministre des affaires étrangères. Celle-ci a salué l’éthique et le professionnalisme de l’équipe Trévidic , tout en réaffirmant que le Rwanda n'avait pas attendu ces résultats pour établir la vérité. En effet, un précédent rapport avait déjà été rédigé, avec l’aide d’experts balistiques anglais, qui confirmait déjà cette version. Elle a exprimé le soulagement de tout un pays, qui, presque 18 ans après les faits, se voit enfin réhabilité.
Le président Kagame lui-même a ensuite pris la parole, en se montrant beaucoup plus virulent. Selon lui, il est navrant de devoir attendre qu’une justice extérieure vienne dédouaner les dirigeants rwandais. Son discours s’inscrit dans la logique de toutes ses interventions précédentes, qui visent à rendre le Rwanda autonome, à le responsabiliser, et à refuser de rendre des comptes à toute entité extérieure. Par ailleurs, alors que l’on espérait que ce rapport allait assainir les relations franco-rwandaises, l’homme fort de Kigali ne s’est pas privé pour enfoncer un peu plus la France : « d’un côté, ils ont perpétré le génocide ; de l’autre, ils rendent justice »…
Côté français, je n’ai pas l’impression que l’affaire ait déchaîné les foules. Timide réaction de Juppé, qui, faut-il le rappeler, était ministre des affaires étrangères pendant le génocide, et n’est pas forcément apprécié ici : « je souhaite que les relations entre la France et Rwanda continuent de se normaliser ». Un peu plus de virulence du côté d’autres Français accusés d’avoir collaboré avec le régime génocidaire, notamment Hubert Védrine et Hervé de Cheuzeville, qui doutent de la véracité du rapport, et avancent d’autres explications.
Les protestations les plus violentes viennent bien sûr du camp des exilés politiques et opposants de Kagame. Tous les arguments sont bons pour dénigrer le travail de Trévidic : on parle de Kanombe, mais Kanombe est aussi une colline, un secteur administratif, et on ne peut donc décrire la zone de tir avec précision ; l’expert acoustique ne se serait pas rendu sur les lieux mais aurait dépêché quelqu’un d’autre ; la propagande de l’administration Kagame aurait désorienté Trévidic ; tous les témoins n’ont pas été entendus, etc.

La suite ?

Après présentation des conclusions, Trévidic a donné 3 mois aux protagonistes de l’affaire pour faire entendre des éventuelles voix divergentes, et apporter des contre-preuves qui remettraient en cause sa version des faits. Un opposant à Kagame se fait beaucoup entendre, il s’agit de Théogène Rudasingwa, ancien secrétaire général du FPR et ancien ambassadeur du Rwanda aux Etats-Unis, tombé en disgrâce et désormais en exil aux USA. Celui-c imaintient que Kagame lui a, à de nombreuses reprises, affirmé être à l’origine de l’attentat. Il se plaint aussi de ne pas avoir été convoqué par Trévidic, et aimerait lui présenter des preuves de ce qu’il avance. J’ai aussi lu qu’il avait été convoqué, mais qu’il ne s’était jamais présenté…
Ensuite, on sait d’où ont été tirés les missiles, mais on ne connaît toujours pas les commanditaires. Qui a ordonné l’attentat ? Il a souvent été dit que des mercenaires étrangers ont aidé les FAR à tirer les missiles. A été évoquée la possibilité que des militaires français aient appuyé ces FAR… Où est le vrai, où est le faux ? Une enquête plus poussée devra le dire.
Enfin, d’où proviennent ces missiles ? Les SAM16 qui ont été tirés seraient d’origine soviétique. Or, les FAR n’en possédaient a priori pas, alors que l’armée ougandaise, qui supportait le FPR financièrement et logistiquement, en avait à ne plus savoir qu’en faire… Là encore, des recherches plus poussées devront être menées pour éclairer cette zone d’ombre.


Le 10 janvier 2012 a donc été jour de fête pour le Rwanda. Son gouvernement a été blanchi des accusations qui avaient été dressées contre lui jusqu’à présent, mais toute la vérité n’a pas encore été dite sur l’attentat du 6 avril 1994. Le juge Trévidic va-t-il devoir poursuivre son enquête ou refiler le bébé à un collègue ? Toujours est-il que l’intéressé se serait plaint de pressions de sa hiérarchie. Faut dire que quand on s’attaque à des dossiers comme le Rwanda ou Karachi, on se fait pas que des copains…



 Le juge Trévidic

lundi 2 janvier 2012

Noël en short

Depuis 23 ans que je gambade sur cette terre, j’ai systématiquement passé Noël dans les contrées froides de Normandie, avec un thermomètre oscillant entre 0 et 10. Noël, pour moi, c’est écharpe, bonnet, gants, et parfois advil pour se essayer de se débarrasser de cette vilaine crève. Au-delà de ça, Noël a toujours été une période d’effervescence où la ville prend un nouveau visage, celui des guirlandes, des illuminations, et des pralines chaudes vendues par des inconnus qui se réchauffent tant bien que mal sur leur brasero au coin de la rue. Gros changement cette année : casquette en guise de bonnet, et short et t-shirt pour tout accoutrement. Pour les pralines, faudra repasser : interdit de vendre de la nourriture en ville.

Noël 2011 n’a donc pas eu lieu au coin de la cheminée mais sur les rives du lac Kivu, et plus précisément à Kibuye, véritable petit bijou à 120km au sud de Gisenyi. Un des plus beaux lieux du Rwanda, dans lequel – et on me l’a Ô combien reproché –  je n’avais pas encore mis les pieds. Erreur réparée grâce à un petit séjour de 3 jours le week end de Noël.

Depuis Kigali, Kibuye se situe à 3 heures d’une route particulièrement sinueuse qui aura fait rendre son petit déjeuner à plus d’un de mes compagnons de bus. Les possibilités d’hébergement ne sont pas légion : 6 hôtels se partagent la clientèle qui afflue en masse pour ce week end. Deux sont hors de prix (une centaine de dollars la nuit), un ne contient qu’une dizaine de chambres et est complet, le 4e ne présente absolument aucun charme et affiche des prix prohibitifs, impossible de trouver les coordonnées du 5e : direction le 6e, le Centre Béthanie. Il s’agit d’un établissement tenu par des religieuses, dont l’hospitalité est vantée par le guide « Le Petit futé ». Je me suis toujours méfié des commentaires subjectifs des guides, et j’ai bien eu raison : l’accueil reçu sur place a été détestable, assez agressif, et on a attendu 3h que nos chambres soient prêtes pour pouvoir les investir…

En dehors de ces petits désagréments, Kibuye est le lien idéal pour se reposer. Inutile de me répandre en explications détaillées sur la beauté du paysage qui n’a d’égale que la diversité de sa végétation, les photos suivantes le feront à ma place :






Dîner de Noël le samedi soir, avec fois gras, pain d’épice, et Coteau du Layon sur la terrasse de la chambre. Comme quoi, même sans neige et avec un thermomètre avoisinant les 25 degrés, on perd par le Nord et on sait revenir aux traditions.

La journée du dimanche a été consacrée à une petite virée sur l’île Amahoro, à environ 30 minutes en bateau de l’hôtel. Même chose, les discours n’égalant pas la force des images, ces quelques clichés donnent une idée de la féérie de l’endroit :


  







Le lundi, avant de reprendre le bus à 16h direction Kigali, on décide d’aller se prélasser dans les jardins du Lodge Cormoran (l’un des hôtels à plus de 100 dollars la nuit), qu’un ami m’avait chaudement recommandé. Jamais deux sans trois, les photos parlent d’elles-mêmes :










J’ai ramené un chouette souvenir de Kibuye, en l’espèce de coups de soleil magistraux qui ont transformé  mon beau teint de jeune fille en celui d’une écrevisse cramée, et ma peau en lambeaux qui tombent sans qu’on leur demande. Mais y a pas à dire, Noël en short, c’est quand même pas trop mal…  

J'en profite pour vous adresser mes meilleurs voeux pour une année 2012 pleine de joie, de réussite, le tout en bonne santé !

lundi 19 décembre 2011

Hotel Rwanda : de la réalité à la fiction

Dans son malheur, la tragédie du génocide a fourni à Hollywood le parfait sujet pour faire un film à grand succès : Hotel Rwanda. Tout le monde en a eu moins entendu parler : l’histoire de Paul Rusesabagina, un Hutu marié à une Tutsi, gérant de l’Hôtel des Mille Collines, qui a ouvert les portes de son établissement aux Tutsi menacés. Très bon film : prenant, bouleversant, émouvant. Mais surtout sujet à de nombreux questionnements. Il y a quelques mois, la Lantos Foundation for Human Rights and Justice, basée aux USA, a remis un prix à Paul Rusesabagina pour ses actes héroïques tels que rapportés dans le film Hotel Rwanda. La décision a provoqué un véritable tollé chez les associations de rescapés du génocide, notamment Ibuka (« souviens-toi » en Kinyarwanda) et AVEGA (Association des Veuves du Génocide d’Avril). Les raisons d’un tel mécontentement ? Paul Rusesabagina ne serait pas le sauveur héroïquement dépeint par Hotel Rwanda, mais un véritable usurpateur. Explications.



Lorsque, le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu, les premiers massacres de Tutsi et de Hutu modérés commencent. Il s’agit notamment d’actes de la garde présidentielle, échauffée par l’annonce, et qui entre autres assassinent la première ministre (Hutu modérée) et toute sa famille. Celle-ci était constitutionnellement devenue la présidente par intérim, il fallait s’en débarrasser pour pouvoir avoir les mains libres et perpétrer le génocide. Le 7 avril, Cornelis Bik, le directeur de l’Hôtel des Mille Collines a noté que le climat est particulièrement violent et ordonne à son personnel de laisser entrer quiconque est en quête d’un abri pour échapper aux massacres. Ce Cornelis sera ensuite évacué le 11 avril.
Arrive alors Paul Rusesabagina, directeur de l’Hôtel Diplomate, un autre établissement de la chaîne belge Sabena tout comme le Mille Collines, qui le 15 avril pénètre dans l’hôtel et exige d’en prendre les commandes, comme le lui demandent les dirigeants de Sabena. Mais l’homme ne souhaite pas faire de l’hôtel un camp de réfugiés : il veut que celui-ci continue de fonctionner normalement dans ce qu’il considère certainement comme une simple période de troubles (il a fallu plusieurs semaines de tueries pour que le caractère de génocide commence à devenir évident). Qui dit fonctionnement normal dit entre autres faire payer les services qui sont normalement ceux d’un hôtel : chambres, nourriture, téléphone.

On commence à voir apparaître la supercherie : Rusesabagina n’a en aucun cas ouvert les portes de son hôtel pour abriter des Tutsi menacés. Il a encore moins parcouru les rues de Kigali à la recherche de familles Tutsi qui se cachaient, pour les ramener aux Mille Collines : à ce moment, les barricades arrêtaient tout individu ou tout véhicule pour s’enquérir de son ethnie (indiquée sur la carte d’identité) et procéder systématiquement à l’assassinat des Tutsi, mais aussi de toute personne qui supportait les Tutsi de quelque manière que ce soit. Si Rusesabagina supportait les Tutsi en leur offrant un abri, il aurait été tué sur le champ. Ensuite, de nombreux témoignages d’anciens pensionnaires de l’hôtel confirment l’attitude du gérant. Odette Nyiramirimo, une sénatrice de l’époque, explique que Rusesabagina réservait les chambres de l’hôtel aux fortunés de Kigali, ceux qui étaient en mesure de payer. Elle dit avoir payé un chèque de 600 dollars pour pouvoir rester, et constaté après le génocide que l’argent avait effectivement été débité. Un autre sénateur, Wellas Gasamagera, a payé plus de 1500 dollars pour pouvoir rester 4 jours dans une chambre simple avec 23 membres de sa famille. Rusesabagina l’a lui-même avoué dans son autobiographie : « certaines personnes résidant à l’hôtel venaient me voir avec des reconnaissances de dettes envers Sabena ; j’acceptais ». Un autre rescapé affirme avoir découvert un stock de nourriture le 30 avril, et l’avoir mis à disposition des personnes présentes. Rusesabagina l’aurait ensuite convoqué dans son bureau pour lui faire régler l’addition. Le 18 mai, Michel Houtart, président de Sabena, a exigé que le gérant sur place arrête de refouler des gens incapables de payer. En effet, nombreux sont les témoignages parlant de personnes cherchant refuge mais se voyant refuser l’accès aux Mille Collines, restant ainsi plusieurs heures à l’extérieur de l’enceinte avant que quelqu’un n’accepte de payer Rusesabagina pour que ce dernier les accepte dans l’hôtel.

Par ailleurs, l’homme affirme que si l’hôtel n’a pas été attaqué, c’est grâce à ses accointances avec le gouvernement génocidaire, et grâce à l’argent qu’il leur versait. On peut douter de l’exactitude de ces faits : les génocidaires, dans leur folie meurtrière, n’avaient aucune limite et détruisaient absolument tout sur leur passage (églises, hôpitaux, écoles, maternités, bâtiments officiels, magasins). On comprend mal comment un simple hôtel aurait pu résister. Mais en s’intéressant au statut de celui-ci, on peut avancer quelques explications : le personnel de la MINUAR (Mission des Nations Unies d’Assistance au Rwanda), réduit à environ 250 personnes par une résolution de Conseil de Sécurité des Nations Unies, avait son siège dans cet hôtel. Par ailleurs, certains avancent que Bernard Kouchner y a séjourné et que le gouvernement français, lié de près au gouvernement génocidaire, avait ordonné à ce que les Mille Collines soient épargné. Enfin, les Tutsi présents en nombre constituaient une monnaie d’échange intéressante pour le gouvernement dans le cadre de négociations avec le Front Patriotique Rwandais (rébellion menée par Paul Kagame, Tutsi, pour mettre fin au régime Hutu). Rusesabagina n'y serait donc pour rien dans la préservation des Mille Collines : l'hôtel ne doit sa protection qu'à des éléments extérieurs à l'action de son dirigeant par intérim.

Rusesabagina fait par ailleurs partie de ces personnes considérées comme « négationnistes » puisque selon lui, en guise de génocide, il s’agirait plutôt de conflits interethniques qui ont fait des morts des deux côtés. Il pense aussi que la raison de ces massacres est à imputer à la rébellion de Kagame, qui a attaqué le Rwanda depuis l’Ouganda en 1990, et que c’est ce même Kagame qui a fomenté l’attentat qui a coûté la vie à Juvénal Habyarimana et déclenché les massacres. Il ne dit bien sûr rien sur les persécutions dont les Tutsi sont victimes depuis l’indépendance, qui ont conduit nombre d’entre eux à s’exiler et à se constituer en rébellion. Il s’agit là de faits, de revendications de Rusesabagina, mises par écrit dans une lettre envoyée à Nicolas Sarkozy au moment où la police française arrêtait la veuve de Juvénal Habyarimana, qui vit en France, pour l’entendre sur sa participation dans la planification du génocide.

Le vrai Paul Rusesabagina

A la lumière de ces éléments, on se rend compte que Rusesabagina n’est pas l’homme qu’il prétend être et que le film Hotel Rwanda a dépeint. On peut légitimement cela dit se poser certaines questions, notamment sur l’aspect politique de l’affaire. Rusesabagina ici attise les haines, alors qu’il est primé à l’international. Comment explique-t-on une telle différence de traitement ? Ses défenseurs assurent qu’il s’agit d’une propagande venant de Kigali destinant à décrédibiliser un opposant à Kagame, opposant qui a d’ailleurs créé son propre parti politique pendant son exil.

Il est vrai qu’il est parfois difficile de faire la part des choses tant le gouvernement ici a la faculté d’imposer sa version des faits comme étant indiscutable et lui permettant de se dédouaner. Je pense par exemple au récent assassinat de Charles Ingabire, journaliste rwandais critique du gouvernement et exilé en Ouganda. Les associations de défense de la liberté de la presse y ont immédiatement vu la main du régime de Kigali, alors que le gouvernement a, quelques jours après l’évènement, pondu sa version officielle : Charles Ingabire est un ancien comptable dans une institution de microfinance rwandaise qui a fait faillite, il a quitté le pays pour échapper à la colère des personnes qui ont perdu leur argent, et s’est probablement fait tuer par l’un d’entre eux.

Alors Paul Rusesabagina est-il le Charles Ingabire du génocide, une véritable épine dans le pied de Kigali du fait de son aura internationale, que l’ont doit faire taire ou du moins discréditer ? Supporte-t-il d'anciens génocidaires aujourd'hui réfugiés au Congo, comme l'affirme Kigali ? Ou s’agit-il d’un véritable héros qui mérite les récompenses que l’on s’empresse de lui apporter sur un plateau ?

La réponse à cette question est difficile. Néanmoins les éléments que j’ai présentés dans cet article (témoignages de rescapés des Mille Collines, raisons pour lesquelles les Milles Collines étaient véritablement protégées, propos de Rusesabagina sur le génocide) posent légitimement la question de sa crédibilité et de son honnêteté. Toujours est-il qu’aujourd’hui, le bonhomme peut remercier Hollywood, qui lui a permis de briller à l’international, et surtout d’amasser un joli pactole. Sur le dos, malheureusement, de rescapés qui ont l’impression que leur mémoire est délibérément violée, avec le concours d’organisations de défense des droits de l’homme.

jeudi 15 décembre 2011

Petit tour par le Burundi

J’ai toujours trouvé super classe de pouvoir dire « je pars en réunion à l’étranger », l’international est un peu un gage de sérieux, ça vous donne un petit côté important pas déplaisant. Alors du coup quand j’ai appris que j’avais une réunion au Burundi, petit pays frontalier du Rwanda (côté sud) je me suis dit que c’était super cool. J’ai même songé un instant qu’on nous paierait l’avion pour faire le trajet : mais les types qui nous font venir se sont dits que 7h de bus c’était plus drôle que 25mn dans les airs. Quand je dis nous, je parle de Guillaume et moi : Guillaume est volontaire comme moi ici, et il bosse à l’Institut Français du Rwanda (plus connu sous le nom de Centre d’Echanges Culturels Franco-Rwandais) en tant que bibliothécaire. Et pas n’importe quelle bibliothèque : il est chargé de mettre en place un projet de création de bibliothèque numérique, à base de livres électroniques, d’iPads et tout le tralala. 

Alors chouette, on part en réunion au Burundi. Mais quoi comme réunion au juste ? Il s’agit tout simplement du rassemblement annuel des volontaires de la région des Grands Lacs, dont le Rwanda fait partie au même titre que le Burundi et l’est de la RDC. Moment d’échange, de partage d’expériences et d’éphémère camaraderie dans un cadre plutôt agréable. On va pas cracher dessus. 

On est donc partis la semaine dernière (en fait pas du tout, c’était plutôt y a 3 semaines, mais j’avais commencé à écrire cet article y a un moment avant de tomber dans une crise de procrastination aigüe et de reprendre le bestiau aujourd’hui seulement), mercredi pour être précis, après un passage à l’ambassade du Burundi pour chopper des visas – ambassade où une dame m’a qualifié d’enfanteau à la vue de ma date de naissance, avant d’affirmer que nos autres prénoms à Guillaume et moi n’étaient pas terribles, parents ingrats. On saute dans un bus le mercredi matin, et en route pour 6 à 7h de route. Bon en fait il nous a fallu moins d’une heure pour que le bus tombe en panne, ou plutôt que le klaxon rende l’âme : ça nous valu d’attendre une autre heure qu’un mécano vienne, sectionne un câble et nous autorise à reprendre la route. « Etre immobilisé une heure pour une panne de klaxon : check ». 

La route n’est pas la même que celle que j’avais empruntée quand, en juin dernier, je m’étais rendu pour un week end à Bujumbura. Je suis pas pour autant familier de la ville, par contre je connais bien ses pickpockets et leurs techniques, puisque qu’en 48h la bande de joyeux lurons qui m’accompagnait s’était fait piquer 2 portables, 2 appareils photos et un portefeuille. Sont très forts ces types. La route, disais-je, est différente, et me donne l’occasion de voir que certaines régions du Rwanda sont presque plates, mais de façon désordonnée. Comme si un type avait utilisé l’outil aplatisseur de terrain de sim city, mais s’était arrêté au bout de 5 minutes devant l’ampleur de la tâche. Donc route droite et peu de collines, bizarre. On arrive au poste frontière, pas vraiment l’occasion de se rendre compte des différences entre les deux frères jumeaux que sont le Rwanda et le Burundi, si ce n’est que le drapeau côté rwandais a bien plus fière allure que le bout de tissu un peu déchiré qui sert de drapeau côté burundais. Guillaume a même observé les revêtements au sol du bâtiment côté rwandais : du lino, le même que celui côté burundais. Déception, aucun dépaysement. 

On reprend notre route et comme des gamins on observe les moindres détails de la vie pour tenter de s’imprégner du pays, en appréhender les spécificités. Les campagnes sont identiques à celles du Rwanda : de la vie, des gamins qui courent dans tous les sens, des femmes avec leurs machines à coudre, des chèvres qui se baladent à droite à gauche, des types assis sur les bancs qui doivent compter les véhicules qu’ils voient passer, et c’est à peu près tout. A noter que le Burundi a encore un nombre non négligeable de nyakatsi (huttes traditionnelles au toit de chaume) alors que le gouvernement rwandais a lui mené une campagne de destruction de cet habitat, considéré comme trop dangereux car vulnérable aux incendies et refuge de plein de petites bestioles nocives. Sinon, pas grand-chose à se mettre sous la dent : les mêmes paysages, les mêmes femmes portant les mêmes pagnes aux motifs divers et variés et aux couleurs éclatantes ternies pas les journées au champ. Les mêmes bambins trimballés sur les dos, les deux gambettes pendantes de part et d’autre du corps fatigué des mamans. C’est en zone urbaine que la différence commence à se faire sentir. On s’arrête à Ngozi, ville universitaire du nord du pays, pour manger un morceau. Premier constat : la pauvreté est omniprésente, en témoignent les mendiants qui encerclent le bus dès que le chauffeur l’arrête. Les gamins des rues, pieds nus et en haillons, fourmillent autour de nous. Pas facile de franchir la porte du restaurant sous le regard de tous ces mômes qui scrutent nos moindres gestes et attendent de nous qu’on leur apporte quelque chose du buffet qu’on s’apprête à manger. 

La nourriture, parlons-en : le Rwanda ne brille pas par sa gastronomie, doux euphémisme, et je m’attendais à la même chose côté Burundi. Que nenni ! Si les ingrédients sont inexorablement les mêmes (riz, haricots rouges, patates, feuilles de manioc cuisinées façon épinard, morceaux de bœuf bouillis noyés dans des litres de sauce), le coup de patte burundais fait la différence, pour le plaisir de nos papilles. Voilà donc la deuxième différence notoire, elle est culinaire, et c’est pas pour déplaire l’amateur de bon manger que je suis. 

Encore deux heures de trajet avant de rejoindre Bujumbura (Buja pour les intimes), la capitale du pays. La route est magnifique : végétation luxuriante et habitat traditionnel jouent à cache cache, chaque virage nous révèle splendides vallées et coteaux aux parcelles en terrasse admirablement cultivées. La découverte d’un nouveau pays se traduit par un état d’esprit vif, en alerte et tout est prétexte à l’émerveillement : le bleu du ciel est plus bleu que bleu ; cette fleur là-bas resplendit sous les rayons du soleil ; la lumière, tantôt éclatante, tantôt blafarde, berce le paysage fascinant qui s’offre à nous. Deux heures de route donc, puis on aperçoit au loin en contrebas les faubourgs d’une ville étendue sur une langue de terrain aplati, précédent ce qui ressemble à un plan d’eau : c’est Bujumbura, ville construite sur les rives du lac Tanganyika, qui borde aussi la RDC, la Tanzanie, et va jusqu’au Malawi. 

Kigali se singularise par ses collines ; Bujumbura est ennuyante de platitude. Kigali prend de la hauteur et les tours y fleurissent ; Buja s’étend à l’horizontale plus qu’à la verticale. Son urbanisme est à l’américaine, fait de blocs qui se suivent les uns les autres et séparés par des rues parallèles qui se ressemblent : on a l’impression d’être passé par là et de connaître les lieux, mais on se retrouve dans un endroit absolument inconnu, bref, on est perdu. Pourtant, la ville a quelque chose d’agréable et de véritablement charmant, qui tient à l’animation et au bordel qui régit méthodiquement toute activité. En ça, Buja la vivante contraste énormément avec Kigali l’endormie. On comprend très vite que la ville est pleine de ressources mais ne se laissera pas découvrir facilement : les quelques heures que nous y avons passés, en transit, ne seront pas suffisantes pour saisir la ville, en prendre la pleine mesure (vous l’aurez compris, j’y retournerai…). 

En transit donc, puisque la réunion des volontaires a lieu à Nyanza-Lac, ville du sud, à proximité de la frontière tanzanienne. Deux petites heures de route sont nécessaires pour rejoindre les lieux depuis Bujumbura. La route suit un tracé rectiligne puisqu’elle longe le lac : autant dire que c’est pas la route la plus vilaine qu’il m’ait été donné de prendre. La végétation est plus luxuriante : les palmiers, inexistants au Rwanda, foisonnent au Burundi. On croise ça et là des fabriques d’huile de palme, où les gens travaillent dans des conditions assez déplorables. Clairsemés sur la route, des petits villages animés où les gamins occupent leur temps libre comme ils le peuvent. Les vues sur le lac évoluent au gré des quelques courbes de la route. La lumière changeante et les montagnes du Congo au loin là-bas, de l’autre côté du rivage, achèvent de rendre l’endroit fantastique. 

On arrive finalement à notre hôtel après deux heures de route. Un petit bijou : chaque chambre est accompagnée d’une terrasse-veranda enroulée d’une moustiquaire géante, où de larges canapés permettent de bouquiner ou tout simplement d’admirer la vue sur le lac. Les fleurs éclaboussent l’endroit de couleurs vives, et des petites terrasses plus ou moins reculées dans la roche viennent s’intercaler le long du lac. Et la nourriture, mes amis… Un cuistot hors pair d’une créativité qui n’a d’égale que la longueur de ses dreadlocks. 

Un mot sur la réunion, c’est un peu pour ça qu’on est là : une quinzaine de personnes, la majorité venant du Burundi (seuls Guillaume et moi sommes du Rwanda, et une fille vient de l’Est de la RDC). Ce qui est censé être un échange sur nos missions, nos perceptions, nos difficultés, nos réussites, devient en fait très vite un cours dispensé par les anciens volontaires aux nouveaux. Et ces anciens utilisent en fait l’espace comme un véritable exutoire pour cracher leurs frustrations. « Nan mais ces gens là ils savent jamais dire non, alors ils disent oui, et en fait c’est non, c’est chiant », « une fois j’ai dû attendre 1h pour une réunion, c’est insupportable », « nan mais attends, c’est à eux de s’adapter à moi, si j’ai envie de fumer dans la rue, je m’en fous que ça soit pas bien vu ». Le tout suivi de majestueux « vous allez voir, c’est une expérience humaine incroyable, si c’était à refaire je le referais ». Ca pendant 3 jours, quasi non stop. Autant vous dire qu’avec Guillaume, la moindre petite pause était prétexte à l’enfilage de short de bain et à la trempette. Le temps étant meilleur qu’à Kigali (ah oui tiens, encore une différence avec le Rwanda), on s’est pas privé. Je passe aussi sur la phase de débriefing et d’évaluation du stage, où j’avoue ne pas m’être montré particulièrement clément et ne pas m’être fait que des amis… 

Petite parenthèse sur le Burundi en tant que pays : le pays est surnommé le jumeau du Rwanda. Mêmes caractéristiques géographiques (enclavement en plein cœur de l’Afrique, climat agréable, région des Grands Lacs, présence de collines), historiques (enfin plutôt en termes de colonisation), ethniques (présence de Hutu, Tutsi et Twa). Et pourtant, quand on les regarde aujourd’hui, c’est le jour et la nuit. Je vais pas de nouveau présenter le Rwanda, c’est ce que je m’efforce de faire jusqu’à maintenant. Mais quand on passe quelques heures sur place, on voit que le Burundi est vraiment, vraiment à la ramasse. Insécurité grandissante (il se passe pas un jour sans qu’il y ait des homicides, des vols à main armée, ou même des attaques gratuites), régression du niveau de vie, corruption généralisée. La gouvernance est catastrophique (le président, Pierre Nkurunziza, est un ancien prof de sport qui fait des discours avec un chapeau de cow-boy et des jolies bottes, ça en jette !) et les bailleurs de fonds sont désormais réticents à agir dans le pays. Par contre, il est intéressant de noter que contrairement au Rwanda, les médias sont beaucoup plus libres de s’exprimer, parfois de façon très critique contre le gouvernement. J’ai l’impression que la défense des libertés tient une place plus importante au Burundi qu’au Rwanda. Exemple : une semaine avant qu’on se rende sur place, un collectif de radios avait lancé l’opération « klaxon » : à une heure précise de la journée (12h je crois), toutes les personnes qui conduisaient en ville devaient klaxonner pendant quelques secondes pour montrer leur soutien à une presse libre. L’opération a été un franc succès, même si les policiers postés à chaque coin de rue prenaient soin de noter les plaques d’immatriculation des protestataires. 

Plus que l’insécurité liée aux agressions et aux vols, ce sont les conflits politiques qui présentent un danger tout particulier pour le Burundi. Tous les jours, on apprend à la radio l’assassinat d’un opposant. La méthode est connue : une arrestation pour des broutilles, on emmène l’individu au poste, et on le retrouve quelques jours plus tard, assassiné, sur le bord d’une route. Par ailleurs, un épisode a traumatisé le pays en septembre dernier : une milice s’est introduite dans un bar en bordure de Bujumbura et a exécuté sans sommation 39 personnes. La vérité n’est à ce jour pas vraiment connue, mais les motivations politiques font peu de doute. 

Le Burundi fait de plus en plus l’objet de grandes inquiétudes de la part de la communauté internationale, et le moins qu’on puisse dire, c’est que les défis à relever pour la stabilisation du pays ne manquent pas. 

Le samedi après-midi, retour tranquillement vers Bujumbura, dodo chez d’autres volontaires, même pas la force de sortir. Court échange avec les participants, et finalement je me rends compte que je suis pas le seul à avoir trouvé l’exercice d’une nullité profonde. C’est rassurant de savoir que tout le monde ne fait pas preuve d’un ethnocentrisme exacerbé et qui conduit aux discours que j’ai pu entendre pendant trois jours, surtout quand ces personnes vont passer deux ans à bosser sur le terrain dans un milieu culturel différent. 

Retour à Kigali en milieu de journée après un voyage tranquille, et avec klaxon, s’il vous plait. Prochaine voyage à l’étranger… On va se calmer, je viens de passer 4 jours en France pour ma remise de diplôme, j’ai eu le temps de choper une énorme crève, de vider mon compte en banque et de perdre 3 ou 4 ans d’espérance de vie : il est grand temps de souffler un peu ! 

J’avais pas d’appareil photo donc pas possible d’illustrer mes propos. Guillaume, lui, a pris de remarquables clichés, que je vous invite à zyeuter ici. Vous pouvez même lire son article sur son blog