vendredi 8 avril 2011

Témoignages

« J’avais 12 ans lorsque le génocide a commencé. On savait qu’on était en danger. Nos noms étaient inscrits sur la liste des gens à tuer, et on avait déjà fait l’objet de persécutions : en 1992, des gens ont jeté une bombe dans notre maison ; fréquemment, des militaires entraient chez nous pour nous mettre à terre et nous battre. En avril 1994, quand les massacres ont débuté, on vivait à Butare. Le préfet de la région était Tutsi, et certains avaient bon espoir que les meurtres n’atteignent pas cette partie du Rwanda. Ca n’a malheureusement pas été le cas. On a donc décidé de fuir tout ça et d’aller se mettre à l’abri au Burundi. On se disait que quitte à se faire tuer, autant que ça soit en essayant de s’échapper plutôt que chez soi. On a rapidement mis nos bagages dans une voiture et on a mis cap au sud. Il a fallu que la famille se sépare, sinon on aurait éveillé les soupçons à voyager en trop grand nombre. Le problème c’est que circuler au Rwanda à cette époque, c’était pas facile. On se faisait arrêter, et il fallait inventer des motifs de voyage du genre « on déménage juste de Kigali pour aller s’installer dans le sud ». Dans la région, l’armée n’était pas encore impliquée dans les massacres, seuls les villageois se livraient à des tueries contre les Tutsi. Mais c’est pas pour autant que les soldats prenaient notre défense. C’est ce qui s’est passé au moment de passer la frontière : là, les choses se sont sérieusement compliquées. Le militaire qui gardait la frontière avec le Burundi ne voulait pas nous laisser quitter le pays. On a réuni notre argent, mon cousin l’a pris et est allé négocier avec le soldat. Nous on attendait dans la voiture, et en jetant un coup d’œil dehors, j’ai vu un jeune qui faisait je sais pas trop quoi avec sa machette. Je comprenais pas vraiment et j’ai dit « hé regardez, un jardinier ». Le jardinier en question s’occupait en fait de tout sauf de fleurs… Par chance, il ne savait pas qui nous étions et n’a pas trop prêté attention à nous. Sauf que les gens du village, eux, nous avaient repérés. Le poste frontière était en contrebas d’une colline. Des villageois ont déboulé d’un seul coup en haut de la colline, dévalant la pente à toute vitesse, appelant à notre mort et criant de toutes leurs forces qu’il ne fallait pas nous laisser nous échapper. Ils étaient armés de machettes, de pieux et gourdins. Mon cousin lui était toujours dehors et continuait à négocier avec le soldat rwandais à la frontière. De côté du Burundi, les militaires semblaient désemparés et nous hurlaient de nous dépêcher de traverser la frontière pour échapper à nos bourreaux. Le temps pressait, les villageois n’étaient qu’à quelques centaines de mètres de nous. Il y avait un no man’s land entre les deux postes de frontière ; on savait qu’à partir du moment où y pénétrait, on serait en sécurité, les soldats burundais avaient pris position et auraient fait feu sur les villageois si ils nous avaient poursuivis. Le militaire rwandais a finalement pris l’argent et mon cousin est revenu dans la voiture. Tout le monde est en place, c’est bon, on a la voie libre : mais le moteur ne démarre pas. On réessaie, toujours rien. La panique commence à s’emparer de nous, on commence à vraiment croire qu’on n’y échappera pas. Les villageois déchaînés sont entre temps arrivés à notre niveau et nous ont encerclés. Ils ont commencé à secouer la voiture, à frapper les vitres et la carrosserie, et ont même soulevé le véhicule. C’est quand les roues ont retouché le sol que le moteur s’est enfin décidé à démarrer, et on a pu in extremis franchir les quelques mètres qui nous séparaient du Burundi pour aller se mettre définitivement à l’abri. On n’est pas passés loin… ». 

Mon coloc, Serge, le sourire aux lèvres, me raconte son expérience pendant le petit déj. Comme il dit : « c’est important de rire de ce genre de moment après coup, c’est la seule façon de décompresser ». 


« Je vivais à Nyamirambo, le quartier populaire du sud de Kigali. Chez nous, le génocide a véritablement commencé juste après l’attentat contre l’avion du président de l’époque, Habyarimana. Mais ça faisait déjà plusieurs années qu’on s’attaquait à nous. Mon père travaillait à la Banque Nationale du Rwanda, et voyait quotidiennement autour de lui des gens élaborer des listes des personnes à tuer dès 1990. Cette année là, on l’a enlevé, avec d’autres, et on les a enfermés dans une prison pendant un an. Impossible de savoir où il était ni ce qu’on lui faisait. A sa sortie, il était très malade et affaibli : il avait été presque quotidiennement battu, humilié, avait survécu tant que bien que mal avec plusieurs centaines de prisonniers dans d’impossibles conditions. Bref. Tu vois comment c’est Nyamirambo ? Une succession de petites maisons le long des routes. Hé bien les génocidaires sont passés dans chacune des maisons, l’une après l’autre, pour tuer tous les Tutsi du quartier. Nous étions huit dans la famille : mes parents, ma sœur et mes quatre frères. Ce jour là, mes cousins étaient aussi présents. Les miliciens sont entrés chez nous, armés de machettes, de couteaux et d’armes à feu. Je les connaissais, tous des voisins, qui habitaient à quelques mètres de notre maison, parfois dans la même rue. C’est comme si tu voyais le monde s’écrouler autour de toi. J’ai vu sous mes yeux mes parents se faire tuer, ainsi que mes cousins, ma sœur et un de mes frères. Moi, ils m’ont poignardée à la poitrine et je me suis évanouie. Quand je suis revenue à moi, seuls mes deux petits frères étaient encore en vie, mais ne bougeaient pas : on leur avait tiré dessus, dans les jambes pour l’un, dans la poitrine et le bras pour l’autre. Les cris avaient cessé dans Nyamirambo et le calme était revenu. Un voisin est alors entré dans la maison pour nous venir en aide, et il m’a proposé de me cacher chez lui, car les génocidaires allaient revenir. Ils reviennent toujours pour vérifier que le travail a bien été effectué. J’ai refusé car je savais que les viols contre les femmes étaient fréquents, et je ne voulais pas que ça m’arrive. Je lui ai dit que j’allais me cacher sur la colline en face du Mont Kigali. Je savais que si j’arrivais à atteindre cette colline, je serais en sécurité. Le FPR avait lancé son attaque depuis l'Ouganda, et certains de ses membres étaient infiltrés en ville et avaient pris position là-haut. Des personnes venaient pour s’y réfugier et étaient ensuite évacuées vers le Nord du pays, protégées par les soldats du FPR contre les attaques des milices Interahamwe et de l’armée rwandaise. Je ne sais pas vraiment comment j’ai réussi à rejoindre cette colline. J’étais très blessée, j’avais perdu beaucoup de sang, et surtout l’armée avait pris position sur le mont Kigali et bombardait ceux qui comme moi essayaient de s’échapper. Je m’en suis miraculeusement sortie. J’étais complètement sous le choc et j’ai perdu l’usage de la parole. On m’a soignée, et trois mois après, quand le génocide a cessé, le FPR proposait à ceux qui le voulaient de retourner à Kigali. Nous n’y étions pas obligés, on pouvait aussi choisir de rester au Nord ou même de partir à l’étranger pour se reconstruire, recommencer une nouvelle vie. Moi je voulais rentrer pour savoir ce qu’étaient devenus mes deux frères blessés, et pour enterrer dignement ma famille. J’ai de nouveau parlé quand je suis revenue à Kigali. De notre grande maison, il ne restait plus rien. Tout avait été pillé : meubles, vaisselle, décoration, même les portes avaient disparu. Je me suis alors mise en quête de mes petits frères. J’ai interrogé les gens, cherché parmi les corps, et j’ai finalement appris que le voisin qui m’avait proposé de m’aider alors que les miliciens venaient de massacrer ma famille les avait recueillis pour les emmener à la Croix Rouge Internationale. L’organisation était déjà sur place au moment du génocide, et a arraché aux griffes des Interahamwe quelques survivants. Mais les miliciens réussissaient souvent à infiltrer les locaux de la Croix Rouge et à massacrer ceux qui leur avaient échappé. Mes deux frères avaient survécu mais étaient très blessés. On m’a dit que la seule solution était de les envoyer dans un hôpital à Nairobi, au Kenya. Je ne pouvais pas le croire, j’allais encore être séparée d’eux ! Mais j’ai accepté, en espérant qu’ils allaient pouvoir être correctement soignés. Ils sont restés deux ans là-bas puis sont ensuite revenus ici. Aujourd’hui, l’un vient de finir ses études d’ingénieur et s’est marié en décembre dernier. L’autre est toujours à l’université ». 

Angélique, une collègue de bureau, pendant la pause café, alors qu’on discutait des commémorations du génocide qui ont eu lieu hier (jeudi 7 avril).

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