vendredi 11 mars 2011

Do you parle kinyarwanda ?

S’il est un des aspects un peu déstabilisants du Rwanda, il n’est pas là où l’on pourrait l’imaginer. L’insoutenable pauvreté de certaines villes africaines n’a pas sa place à Kigali, pas plus que l’insécurité ambiante d’une Nairobi ou d’une Johannesbourg. Non, s’il y a un élément un peu déstabilisant, c’est bien la langue.

Ou plutôt les langues. On en compte 3 qui sont enregistrées comme « officielles », c'est-à-dire parlées dans les administrations, utilisées au boulot, etc. Il s’agit du Kinyarwanda (qui est par ailleurs l’unique reconnue comme Nationale), le français (héritage du passé colonial belge) et l’anglais, parce que c’est comme ça.

Comment s’y retrouver et savoir quelle langue utiliser ? Le kinyarwanda, c’est pas compliqué, c'est la lanque qu'absolument tout le monde le parle, dans laquelle les enfants prononcent leur premiers mots, bref, c’est ZE langue. Jusqu’à maintenant, le français était la langue d’enseignement, et la langue utilisée professionnellement. Ca permettait au pays d’être complètement bilingue en parlant kinyarwanda en privé et français ailleurs. Mais His Excellency Kagame a décidé que ça devait changer : il a donc déclaré que l’anglais prendrait la place qu’occupait le français jusqu’à maintenant. Trois raisons à cela :

- L’anglais est aujourd’hui la langue la plus communément utilisée dans les discussions internationales et à l’échelle monde en général (comment ça je vous apprends rien ?).
- Les élites sont majoritairement anglophones. Les personnes au pouvoir aujourd’hui sont celles qui ont pris en main les affaires du pays à la fin du génocide (ce sont même elles qui l’ont arrêté), je veux bien entendu parler de Kagame et de ses proches. Kagame a longtemps été en exil en Ouganda, pays anglophone frontalier du Rwanda, où il a fondé le FPR (Front Patriotique Rwandais), mouvement qui avait pour objectif de renverser le pouvoir en place car ayant une sévère tendance à faire n’importe quoi. Sauf qu’une telle opération, ça se monte pas en quelques jours (quoique les révoltes du monde arabe me donnent un peu tort). Kagame a donc longtemps vécu en Ouganda et y a même exercé des responsabilités notamment dans l’armée. Son expérience en matière de gestion des affaires publiques a été frappée du sceau anglophone, dans la langue comme dans les traditions et formes d’organisation. C’est cette marque qu’il veut maintenant imprimer au Rwanda.
- Les Etats « partenaires » du Rwanda et proches géographiquement sont à majorité anglophones. Comme je me doute bien que tout le monde n’a pas une carte d’Afrique imprimée en tête, je suis sympa et je vous rappelle les pays en question : la République Démocratique du Congo à l’ouest (qui n’a de république que le nom, et pas grand-chose de démocratique) ; le Burundi au sud ; la Tanzanie à l’est et l’Ouganda au nord. On peut compter aussi le Kenya vers l’est, car même s’il n’a pas de frontière en commun avec le Rwanda, il constitue un partenaire dynamique. Ca nous fait 5 pays en tout : deux francophones (RDC et Burundi) et les trois autres anglophones. A peu près équilibré donc, on voit pas en quoi l’anglais devrait être choisi plus que le français. Pas faux, mais récemment la Communauté Est-Africaine a été (re)mise sur pieds, pour dynamiser un peu les échanges économiques dans la région en instituant un marché commun. Cette communauté comprend le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, le Kenya et l’Ouganda, soit des pays à majorité anglophone. Le Rwanda a donc décidé qu’adopter l’anglais devrait faciliter son intégration dans cette communauté. Cette volonté de se calquer sur les voisins anglophones est allée récemment très loin puisque le gouvernement a voulu changer les règles de conduite : il voulait que les véhicules roulent désormais à gauche, comme le font les pays voisins, et non plus à droite comme c’est aujourd’hui le cas. Autant vous dire que c’est pas très bien passé et que le projet est pour le moment en stand-by…

Elever l’anglais au rang de langue number one n'a rien d’illogique étant donné les arguments que je viens d’avancer. On pourrait aussi mentionner qu’au vu des relations Franco-rwandaises des dernières années, la langue de Molière n’a pas vraiment été en odeur de sainteté. Toujours est-il qu’on en est pour le moment à un stade peu avancé de la chose et c’est le bordel notamment dans les écoles : pas facile pour des enseignants qui ont toute leur vie parlé français de faire leurs cours en anglais, du jour au lendemain. Je parlais avec un lycéen qui me disait qu’il était aussi un peu à la rue, et qu’il était loin d’être le seul. Et puis moi aussi ça m’emmerde tous ces changements : je me fais engueuler dans certains magasins parce que je parle français alors que tout le monde s’est mis à l’anglais ; je me suis fait recevoir comme un vilain américain parce que je me suis adressé en anglais pour acheter une bouteille d’eau… La meilleure solution reste certainement de me mettre au kinyarwanda. Souhaitez-moi bon courage.

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