samedi 22 janvier 2011

Plus près de toi, mon Dieu...

Ceux d'entre vous qui y ont déjà mis les pieds le savent : dans tout pays en développement qui se respecte, s'il y a bien quelque chose d'omniprésent et à côté duquel on ne peut passer, c'est la religion (à part la Chine et la Russie, et encore, tout dépend de la définition de "pays en développement" que l'on prend). A ce titre, je dois dire que le Rwanda n'y coupe pas.
Mon épisode en Bolivie m'avait déjà donné un aperçu de la chose, je trouvais ça plutôt drôle de voir des gens se signer quand ils passaient devant une église, et ce même au volant. Mais ici, j'ai l'impression que c'est maladif...

Dès mon premier jour sur place, alors que je découvrais un peu la ville et commençais à questionner Evode sur les us et coutumes en vigueur, la discussion s'est tournée vers la célébration du nouvel an. Sans rentrer dans les détails, je lui expliquai qu'il s'agissait traditionnellement pour nous d'un prétexte pour se faire une bonne grosse fiesta entre amis ; et lui de me dire que les choses étaient quelque peu différentes ici, à savoir que jusqu'à minuit, la famille se réunit, et prie. Des prières tant pour remercier le bon déroulement de l'année précédente que pour solliciter les clémences du bonhomme là-haut pour l'année d'après. Ce n'est qu'une fois ce devoir effectué et les douze coups de minuit passés que la fête peut commencer. Bon, pourquoi pas.

J'ai, lors des quelques déplacements effectués en transports par la suite, compris que les bâtiments présents en plus grand nombre ici n'étaient ni les petits commerces, les tavernes du coin ou les bureaux, non, c'était les églises. Et par église, je n'entends pas les remarquables constructions qui sont propres à l'Europe et qu'on retrouve en Amérique latine, loin s'en faut ; il s'agit humblement de grandes maisonnées rectangles qui ne se démarquent des autres bâtisses que par des inscriptions murales telles "Dieu est grand", "Eglise de la Repentance", etc. Rien qu'entre chez moi et mon lieu de travail, j'en ai dénombré pas moins de 7, ce qui fait beaucoup d'églises au km étant donné que je mets 5 grosses minutes pour aller au bureau. Mais, me direz-vous, les villes françaises sont aussi bien fournies en églises, donc rien d'exceptionnel à ce que le Rwanda ait les siennes. C'est vrai, mais passons désormais à la fréquentation desdites églises.

Linda est la manager de la maison où je vis (elle est en charge de l'intendance, elle perçoit les loyers, elle est à la disposition des personnes qui comme moi y logent). Elle est arrivée un midi accompagnée d'une amie, avec qui je me suis mis à discuter. Question banale: "comment vous connaissez-vous, Linda et toi ?". Réponse moins banale : "on fréquente la même église". Moi qui pensais que les voix du Seigneur étaient impénétrables, il faut se rendre à l'évidence : l'église comme vecteur de socialisation, ça marche ! Par ailleurs, hier, j'ai discuté une petite heure avec Agnès, la cuisinière. On en est venu à parler de ses amis, et elle m'a sobrement dit : "mes seules fréquentations sont mes amis de l'église, je ne connais personne d'autre". Finalement, heureusement que le bon Dieu est là !

Allez, je continue ma liste - non exhaustive - des signes de l'omniprésence religieuse. Lors de mon premier jour de travail, on me propose de m'imprégner un peu des activités de l'UNECA (United Nations Economic Commission for Africa, je précise car je risque d'utiliser ce sigle à plusieurs reprises par la suite). Je lis donc, parmi les documents qu'on m'a communiqués, le rapport de stage effectué par mon prédécesseur. Il s'agit d'un étudiant rwandais de l'université de Clermont-Ferrand. Et là, paf, apparaît en tout premier sur la page de remerciements : "je remercie le Seigneur pour m'avoir accompagné du début à la fin de mes travaux". On le lui dira, ça lui fera certainement très plaisir !

Petite dernière, et non des moindres : ce matin, je me lève pour aller prendre le petit déjeuner. Linda était assise, tasse de thé entre les mains, l'oreille tendue vers le vieux poste de radio qui d'ordinaire propose à qui veut bien l'écouter des programmes musicaux rythmés en entraînants. Mais aujourd'hui, en guise de musique locale, on a droit à une voix énervée qui braille en français, en anglais puis en kinyarwanda toutes sortes d'incantations, prières et autres messages bibliques à la limite de la propagande. Je m'amuse de la chose au début, surtout que la traduction n'est pas au point et le locuteur français s'énerve parfois sur son collègue qui parle kinyarwanda et qui apparemment se trompe parfois dans les traductions. Mais au bout de quelques temps, les propos me gênent de plus en plus et me font m'interroger sur l'utilité d'un tel programme. Florilège des interventions : "je connaissais cet homme qui n'arrivait pas à s'ouvrir le chemin qui le conduirait vers un bon travail, il essayait et essayait en vain, puis il a prié et le Seigneur lui a donné ce qu'il a voulu" ; "je me rappelle de cette femme, veuve, que la banque avait asservi en la criblant de dettes, elle a prié et prié et prié et prié, et Dieu lui est venu en aide" ; "vous qui nous écoutez et êtes dans le désespoir, priez Dieu matin midi et soir, lui seul peut triompher des maux qui vous hantent" ; "Dieu possède absolument tous les pouvoirs sur terre et dans les cieux, rien ne lui résiste, craignez-le et vénérez-le".

Je ne suis pas convaincu que ces discours soient productifs : en répétant, à une heure de grande écoute et sur une radio nationale, que seuls ceux qui se soumettront aux obligations de la réligion  et vénéreront Dieu réussiront à faire quelque chose de leur vie et à trouver des solutions à leurs problèmes quotidients, on n'offre aucune alternative à des populations vulnérables et dont l'amélioration des conditions de vie passe par des avancées concrètes. Le ton pris par ces "prêcheurs" est à la limite du menaçant, et soustrait les plus influençables à la sphère du rationnel, sphère qui pourtant est la mieux à même d'aider les individus à prendre leurs vies en main. Ces programmes maintiennent les croyants dans une approche consumériste de la religion : il faut passer son temps à prier, consacrer ses journées à glorifier le Seigneur, pour pouvoir espérer se débarrasser de ses problèmes ; tous les autres efforts sout voués à l'échec.

Par cet article, loin de moi l'idée de régler le débat sur l'utilité de la religion pour la société, idée aussi vaine que stupide - en plus je suis quand même baptisé et j'ai fait mes communions, je veux pas risquer l'excommunion. Mais je suis intimement convaincu que le développement d'une société et l'amélioration de ses conditions de vie passe, entre autres, par la fin d'une vision mystique du monde, insurmontable fatalisme qui relègue au second plan les efforts de l'être humain. Je ne veux pas nier les effets positifs que la pratique d'une religion est capable d'apporter, sur le plan du développement spirituel et l'apport de valeurs notamment ; je constate malheureusement que l'utilisation aveugle qui en est parfois faite va à l'encontre des bienfaits qu'elle est censée apporter, et ce que j'ai eu l'occasion de voir au Rwanda pour le moment n'y échappe pas.

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