jeudi 20 janvier 2011

La sortie de l'aprem

Aujourd’hui, jeudi 20 janvier, mon 3e jour sur place et mon 1er jour de boulot. J'aurais pu rédiger quelques lignes sur mes premières impressions quant à la vie dans ce milieu complètement nouveau, ou au sujet des tâches qui m’attendent au bureau ; je vais plutôt vous relater un morceau de mon après-midi d’hier, à la portée bien plus grande qu'il n'y paraît.

En ce début d'année 2011, il est un événement sportif au Rwanda qui bat son plein : la coupe d’Afrique des Nations des moins de 17 ans, qui sert par ailleurs de phase de qualifications pour le prochain mondial de foot pour ces moins de 17 ans. Je me demande bien comment une équipe de gamins de 17 ans peut réussir à transcender les foules, mais comme je suis un peu resté sur ma faim en termes d'expérience footballistique ces derniers temps (heureusement que Caen a tapé Brest samedi dernier), je me dis que j'ai rien à perdre : j’accepte d’aller voir le Rwanda jouer contre la Côte d’Ivoire a 15h, en compagnie d’Evode, frère de ma proprio, et qui m’a servi de guide jusqu'à maintenant. J’accepte d’autant plus volontiers que c'est la demi-finale de la coupe, que le pays n'est jamais allé jusque là, et qu'en plus c'est gratuit (vis ma vis de stagiaire non rémunéré). 

Ce match a non seulement été l'occasion de voir une rencontre assez agréable et un niveau relativement élevé (couronné par une victoire 1-0 du Rwanda), mais il s'est surtout fait l'écho de certaines caractéristiques propres au Rwanda, il a agi comme un véritable révélateur. C'est donc sous le prisme d'une rencontre de football que j'ai eu une première approche de la société rwandaise. Voici quelques-uns des aspects que j'ai pu releve.

Une réelle communion autour de l’équipe nationale

En France, je crois que le nombre de spectateurs des matches de l’équipe des moins de 17 ans se compte sur les doigts d'une main amputée, et se résume grosso modo au cercle familial des joueurs. Je pensais que c’était la même chose ici aussi, et le début du match ne me donne pas complètement tort : lorsqu’on prend place dans les gradins, seules les tribunes latérales sont occupées, et partiellement encore. D’où une faible ambiance quand le coup d’envoi retentit. Mais la deuxième mi-temps amorce un énorme changement : je ne m’en suis rendu compte qu’après une heure de jeu, mais au fur et à mesure que les minutes de jeu défilent, le stade continue de se remplir jusqu'à être presque bondé aux alentours de la 60e minute (il faut savoir que le stade fait 35.000 places…). Les tribunes se sont alors véritablement enflammées : le moindre tacle défensif d’un joueur rwandais était propice a une explosion de joie ; à une frappe ratée d’un adversaire succédait une incroyable bronca ; les vuvuzelas se sont mises à gronder à tout va, et je vous garantis que ce qu’on a entendu a la télé pendant le mondial sud-africain, c’est vraiment de la rigolade à coté. Des drapeaux bleu-jaune-vert sont sortis de nulle part pour littéralement venir fleurir les tribunes, des percus ont-elles aussi commencé à retentir ça et la, sans qu’il soit possible de les localiser tellement le brouhaha était omniprésent. Les danses se sont improvisées aux quatre coins des tribunes, et l’arrivée d’une pluie fine n’a en rien refroidi les ardeurs, j’ai même l’impression qu’elle a rafraichi des cordes vocales parfois trop sollicitées. Et quand à la 73e minute le ballon a fait trembler les filets du gardien ivoirien, je vous laisse deviner l’explosion de joie…
Tout ca pour dire que cette ferveur n’a rien à voir avec celle que l’on peut trouver dans nos stades européens, où les supporters sont rassemblés dans les kops, avec a leur tête des « capos » pour lancer les chants, bref, où le soutien à l’équipe est organisé. Ici, tout se fait soudainement, chacun se laisse aller, les chants fusent de partout, les danses évoluent constamment au rythme des percus, personne n’est là pour coordonner. J’ai demandé a Evode qui m’accompagnait si c’était toujours comme ca : il m’a répondu que le foot ne mobilise en général pas les foules, mais dès qu’une équipe représente le pays, quel que soit le sport ou la catégorie d’âge, le public vient en masse soutenir ses représentants, il en va de la fierté nationale. D’ailleurs le premier réflexe du buteur, après que le ballon soit entré dans les cages adverses, a été d’embrasser son maillot au niveau où figure le drapeau rwandais, avant même de songer à sauter dans les bras de ses coéquipiers. La longue communion entre les joueurs et le public a la fin du match n’a fait que confirmer cette idée de relation passionnelle entre les deux. Enfin, élément non négligeable : le Président de la République était présent, c’est dire l’importance que revêt la chose…


« Son excellence » Paul Kagamé

Si le public est d’abord venu vibrer pour son équipe nationale, il a su en garder un peu sous le coude pour se transcender quand M. le Président s’est pointé dans le stade. Il est étrangement entré après que l’hymne national a été chanté, ce qui en termes d’image n’est – à mon sens – pas top, mais ça n’a pas suffi à brider le bonheur des spectateurs. Lorsque le grand écran (quand je pense que y en a un ici et qu’on attend toujours le notre à d’Ornano…) a montré les images de Kagamé prenant place parmi les officiels, des explosions de joie se sont faites entendre partout, sans l’ombre d’une quelconque retenue ou réticence. Je pensais pas qu’on pouvait à ce point là être fan d’un président, et d’ailleurs quand j’ai expliqué à Evode ce que je pensais du nôtre de président, il est tombé de haut, il ignorait qu’on pouvait a ce point détester le chef de l’Etat… Et à chaque fois que la caméra se pointait sur lui, rebelote, foule en délire, le nom de Kagamé repris par un public unanime et scandé jusqu'à ce que mort de corde vocale s’ensuive.
Réélu en 2010 avec plus de 90% des suffrages, Kagamé est quand même le type qui a mis fin à un génocide en 1994 et qui n'a depuis pas quitté le pouvoir, ce qui lui vaut de plus plus en plus de critiques de la part de la communauté internationale notamment (j'y reviendrai plus tard). Cela dit, il faut rendre a César ce qui lui appartient, il est vrai que Kagamé a beaucoup œuvré pour doter le Rwanda d’une vision à long terme, vecteur d’espoir et de cohésion. Mais il n’en reste pas moins que les atteintes a la liberté d’expression et de réunion sont régulièrement bafouées, et qu’aucun candidat de l’opposition n’a réussi à concourir pour les élections présidentielles (voir a ce sujet un article du site Slate.fr sur les 10 dictateurs les mieux élus du monde). Bref, il est un peu l’homme providentiel, statut que personne n’a envie de voir remis en cause.


Un respect épatant des règles

 C’est certainement le point qui m’a le plus marqué. A l’arrivée aux abords du stade, des files de plusieurs dizaines de mètres étaient formées, dans lesquelles des centaines de personnes attendaient leur tour pour entrer dans l’enceinte. De véritables rangs d’oignons, pas une épaule qui dépasse, chacun patiente sagement, même si parfois l’attente est longue et des protestations se font entendre. Dans ce cas, l’intervention d’un seul garde suffit à calmer les ardeurs, et il parvient à faire reculer de quelques mètres toutes les files, histoire de montrer qui est le boss. Et encore, ces files ne constituent pas un accès direct au stade, elles permettent seulement d’arriver a un second barrage où chacun subit une fouille en règle histoire de pas faire entrer d’objets trop dangereux (là par contre je ne saurais dire quels sont les critères de dangerosité, j’ai vu des types se balader avec des pinces coupantes et des battes de baseball dans le stade…). Je me suis demandé quelle serait la réaction de supporters européens si on leur demandait de patienter sagement à environ 100m de toutes les entrées du stade. Je doute d’une telle docilité… D’autant qu’ici les files d’attente peuvent durer de trèèèès longues minutes, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le stade n’était véritablement rempli qu’à partir de la 2e mi temps.


Cela dit…

Comme on m’a toujours appris à nuancer mes propos (et non pas a m’opposer pour le plaisir de m’opposer comme certains s’amusent à le dire), je dois mentionner deux éléments qui m’ont gênés, ou pour le moins surpris.
Le premier tient à ces fameuses files d’attentes. Lorsqu’on est arrivé avec Evode, elles étaient déjà bien garnies, et on s’attendait à rater le début du match. Il s’est passé une quinzaine de minutes jusqu'à ce qu’un des gardes réalise qu’au fond là-bas un petit blanc faisait la queue comme tout le monde, et que ça devait pas se passer comme ça. Ils sont donc venus me chercher pour me faire passer devant tout le monde, chose que j’ai d’abord voulu refuser, hors de question que sous prétexte que je sois blanc on m’accorde plus de privilèges que les autres. Sauf qu’à force de refuser, j’ai senti que ça commençait à les irriter un peu et Evode m’a finalement convaincu, non mécontent de profiter lui aussi de ce passe droit. Ca m’a valu quelques sifflets et 2-3 moqueries : comment se mettre à dos mille personnes en quelques secondes… Quand j’ai expliqué à Evode que je trouvais ça assez scandaleux, il ne comprenait pas du tout pourquoi, et m’a expliqué qu’ils avaient fait ça pour montrer leur sens de l’accueil, et aussi en quelque sorte pour me protéger d’éventuels « dérapages ». Moyennement convaincant cette histoire…
Le deuxième élément, surprenant celui-là, s’est produit au moment des hymnes nationaux. Si tout le public s’est levé sans hésitation pour écouter tout d’abord celui de la Cote d’Ivoire puis celui du Rwanda, je n’ai entendu personne entonner ce dernier. C’est pas faute d’avoir cherché… Je voyais sur le grand écran que les joueurs, eux, le chantaient franchement, mais silence radio dans les tribunes. Aucune explication à ça pour le moment, mais sachant que la fierté nationale est largement ressortie pendant l’ensemble du match, j’avoue ne pas vraiment comprendre. Je demanderai à Evode a l’occasion, avant de me lancer dans des analyses sociologiques à deux balles…


Voila pour ce qui est de cette expérience plutôt sympa. Samedi, c’est la finale, le Rwanda affrontera le Burkina Faso, match que je ne saurais en aucun cas manquer après ce que j’ai vu hier !

PS : ça manque un peu de photos dans cet article, j’en conviens, j’ai oublié mon appareil photo en France… J’ai essayé de prendre des photos avec mon portable, mais vu que j’ai pas d’iPhone la qualité est bien médiocre (j’entends d’ailleurs les mauvaises langues dire que de toute façon, si j’avais un iPhone, je l’aurais perdu ou me le serais fait voler avant même le coup d’envoi du match…)








2 commentaires:

  1. C'est cool qu'il y ait quelqu'un avec toi les premiers jours pour te faire découvrir un peu la ville et l'ambiance.

    Pour ce qui est du rapport noir/blanc, je vois que le Rwanda n'y échappe pas... en même temps le contraire aurait été surprenant!

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  2. Merci Clément pour ce reportage photo en N&B très vivant. On regrette de n'avoir pas participé à la fête. Continue à nous intéresser comme tu l'as fait !
    Bises

    François

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